Paru dans L’Humanité, le 16 avril 2002

Pendant de longues années, dans les pays de l’Est, il n’était pas question pour les journaux de traiter librement les faits divers. Le pouvoir se sentait à la merci du plus petit imprévu, du moindre soubresaut, et le récit d’un vol, d’une agression, d’un assassinat, mais aussi bien l’évocation d’un déraillement de train ou d’une explosion de gaz, étaient aussitôt vécus par les autorités comme une dénonciation de leur impuissance. Aussi, ne convient-il pas de se plaindre aujourd’hui, en France, de l’attention accordée par la presse, et notamment par la télévision, au triste lot d’accidents et de délits auxquels toute démocratie a droit, gouvernement musclé ou pas. Mais peut-être est-il néanmoins possible de s’interroger sur la place occupée par ces faits divers qui, même lorsqu’ils sont d’une gravité extrême, pourraient être commentés avec plus de modération. Car c’est cela en l’occurrence qui me choque : la « surmédiasition » de certains événements se fait au détriment de toute une série d’autres, aussi dignes d’intérêt et pas moins significatifs de l’époque.

Ainsi, à force de répéter dans cette campagne que la France a peur, on finit par persuader les Français que la société dans laquelle ils vivent se réduit au combat que mène la police contre les délinquants. Or en quoi ce combat est-il plus décisif que celui que mènent, par exemple, les salariés contre le patronat ? Je sais bien que les feuilletons télés ont un goût immodéré pour les flics et les voyous. Mais pourquoi devrions-nous croire qu’il n’existe pas d’autres héros que les képis ni d’autres nuisibles que les malfrats ? Dans Germinal, Zola a montré que des ouvriers, grévistes qui plus est, pouvaient donner matière à quelques trépidantes aventures ! Et sans remonter aussi loin dans le temps, la lutte atypique menée par les jeunes de Mac Do ou de Virgin a un côté téméraire qui vaut bien des poursuites en voiture. On me dira : ce que public aime, c’est avoir des frissons Pas de problème non plus ! Filmez leurs fiches de paye, ça vaut tous les braquages.