QUESTIONNAIRE
Interview publiée dans Actualité Juive en 2005

A comme Ascendance :

Mon père s’appelait Jean et ma mère Eve. Ils sont arrivés de Pologne en France dans les années 30, mon père n’ayant pas été admis à la faculté de médecine de Varsovie parce qu’il était juif. Ça lui a sauvé la vie, comme à ma mère : tous les autres membres de notre famille, sans exception, ont été tués peu après par les nazis. Je n’ai qu’un frère, Jacques-Alain, de quatre ans mon aîné. Enfant, puis adolescent, il lisait tout, je ne lisais rien, il était réfléchi, j’étais blagueur, il pariait sur le savoir, je misais sur l’astuce – on ne risquait pas de nous confondre. Pourtant, en grandissant, rien ne nous a jamais séparés.

A comme Alliance :

J’ai été marié une fois, avec Dominique qui est, elle aussi, psychanalyste. Jérôme, Elodie, Coralie et Jonathan sont les quatre enfants que nous avons élevés et que nous continuons de voir grandir ensemble, même si nous sommes divorcés depuis plusieurs années. Ma compagne, Anaïs, vient de terminer ses études — c’est dire qu’elle est plus jeune que moi ! Dominique vit avec José, Elodie s’est mariée avec Jérémy, Léa est née il y a quelques mois, et tout le petit monde recomposé que nous formons désormais fait plus que cohabiter : au-delà de ses différences, manifestement il s’aime.

A comme Autoportrait :

Je me raconte peut-être des histoires, mais ce que je vois d’abord de moi aujourd’hui, c’est ce que j’étais hier, à vingt ans ou même à dix. J’ai les mêmes sympathies, les mêmes emportements, ce qui m’indignait quand j’étais jeune m’indigne encore, y compris le lâche soulagement de ceux qui, voyant vieillir une génération, s’imaginent aussitôt qu’elle s’est rangée.

A comme Autocritique :

Je ne suis pas doué, mais alors pas doué du tout pour l’autocritique. Mes erreurs ne m’encombrent pas, et je n’ai aucun remords, ni repentir, ni regret.

A comme Admiration :

Je ne suis pas sûr qu’il y ait dans l’admiration ce « je ne sais quoi de fortifiant » dont parlait Victor Hugo, mais, bon, je joue le jeu et je réponds : mon père, mon frère, Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Michel Foucault, Jacques Lacan, tous les héros de la Résistance, Robespierre, Mao, Arsène Lupin, le comte de Monte-Cristo, et puis aussi… Anaïs, à qui je lis ma liste, m’interrompt en me faisant remarquer que je n’ai pas encore cité une seule femme ! Je lui dis que j’allais le faire, mais, en attendant, je me couvre la tête de cendres : mes admirations seraient-elles fondamentalement masculines, alors même que je tiens les femmes pour très supérieures aux hommes ?

A comme Amour de D. :

Acceptez que je n’en dise rien. Par sincérité. Athée endurci, plus le temps passe et moins je me sens capable de tenir un quelconque discours sur le sujet.

A comme Antisémitisme :

J’ai été copain avec Dieudonné. Depuis que la « domination juive » est devenu son fonds de commerce, je mesure ma propre cécité. J’avais beau répéter depuis toujours que l’antisémitisme était increvable et que le pire, hélas, était devant nous, j’ai mis un temps de trop à réagir. Tout s’est passé à côté de moi, sous mes yeux, dans cette familiarité obscène qu’autorise le comique, et je n’ai pas voulu tout de suite y croire. Comme quoi, à la rubrique « autocritique » (cf. plus haut), j’aurais pu être moins sec !

A comme Alyah :

La première fois que j’ai lu, dans un livre qui évoquait ma famille, que j’étais un « fils d’immigré », je me suis demandé de qui on pouvait bien parler . Je me suis toujours senti à ce point Français que ce signifiant — pourtant fort estimable — de « fils d’immigré » m’était totalement étranger ! Non, je n’ai jamais pensé vivre en Israël… Mais je ne peux pas nier pour autant ce fait singulier : je sais, dans un coin de ma tête, que c’est pour moi une possibilité.

A comme Actualité :

Je me contenterai de dire que je persévère dans mon être — psy, prof, chroniqueur, et cætera

A comme Affaire :

J’ai une grande capacité à passer sans temps mort d’une activité à une autre : de l’enseignement à la clinique, de la clinique à l’écriture, de l’écriture à la télé, etc. Sans temps mort et sans confondre les genres. Pas d’interférence, donc, et heureusement — sinon, j’arrêterais à l’instant même la télé. Du coup, mes étudiants ne m’écoutent pas comme un humoriste, mes patients ne me prennent pas pour un prof et mes petits camarades de la télé ne sont pas sûrs que je sois psychanalyste — ça me convient !

B comme Béréchit :

Psychanalyste depuis 1978, je sais pourquoi je le suis devenu : parce que j’allais mal. A 24 ans, en quittant l’organisation politique dans laquelle je militais jour et nuit depuis un temps qui me semblait immémorial, je me suis retrouvé — comment dire ? — suspendu en l’air. Sans ma décision d’entreprendre alors une analyse, que serais-je devenu ?

B comme Blessure :

La première et surtout la plus impensable de toutes mes blessures : la mort de ma mère, quand j’avais 15 ans.

B comme Bataille :

Pour les lecteurs de votre journal, la « bataille » à laquelle je les convierai (parmi toutes celles qui me tiennent à coeur) ne devrait pas les laisser indifférents : rappeler sans cesse ce qu’a été le génocide commis par les Turcs, au début du siècle dernier, contre les Arméniens, et faire en sorte que la Turquie finisse par reconnaître de la façon la plus claire et la plus solennelle qui soit cette réalité monstrueuse.

B comme Bande :

De droit ou de fait, je suis (ou j’ai été) membre de la Gauche prolétarienne, de l’Ecole de la Cause freudienne, de la Licra, des Amis de Fantômas ou de ceux de l’Humanité, de la bande à Ruquier et d’une bonne vingtaine de « regroupements », à l’occasion hétérogènes les uns aux autres. Cela dit, dans le même temps, je déteste les réunions, marcher au pas, hurler avec les loups et rien ne me convient mieux que la position du minoritaire.