Paru dans L’Humanité, le 19 mars 2002

Les premiers visiteurs du nouveau parc Disney de Marne-la-Vallée l’affirment : pour une fois, la puissante multinationale américaine a tenu compte de la réalité du pays qui l’accueille en multipliant avec complaisance les références aux grands classiques français. J’ignore si cela est exact, mais il y a en tout cas un personnage de notre panthéon imaginaire que je lui aurais volontiers conseillé de placer à côté de Pinocchio et de Cendrillon, c’est Arlette Laguiller.

Je n’apprendrai rien à personne, tout le monde l’aime, l’a aimée ou l’aimera, et c’est un juste retour des choses : sa nature profonde est d’être aimable, c’est-à-dire inoffensive et câline. En peluche ou en latex, les enfants en raffoleraient. Même ceux dont les parents cotisent au MEDEF et savent d’expérience que les colères d’Arlette, tout aussi légendaires que celles de Donald, n’ont jamais eu la moindre conséquence. C’est pour cela d’ailleurs qu’on l’aime, Arlette : pour l’innocuité de ses propos, ou plutôt de sa  » petite chanson « . Le secret du charme qu’elle exerce est musical. Arlette, c’est une voix, une mélodie, une ritournelle. Pourquoi changerait-elle le moindre couplet, la moindre note ? Elle est notre berceuse nationale, la fille cachée que Trotski aurait eue avec Nounours. · l’oreille de Nicolas et Pimprenelle, elle ne se lasse pas de murmurer : « Faites de beaux rêves. »

Il y a chez elle un formidable amour des hommes tels qu’ils devraient être, et cet amour lui est bien utile pour se détourner des hommes tels qu’ils sont. Elle aspire à laver le monde à grandes eaux, mais sa pureté est celle de Ponce Pilate. Dans vingt ans, elle répétera ce qu’elle dit aujourd’hui, comme elle répète aujourd’hui ce qu’elle disait il y a vingt ans. Arlette est increvable : entre deux élections, elle hiberne. Sa politique n’est pas celle du Grand Soir, mais du Grand Loir. Tout le monde a un bilan, sauf elle ! Qui lui posera cette simple question :  » Mais toi, qu’as-tu fait des centaines de milliers de voix qui, depuis tant d’années, ont écouté la tienne ? «