Pendant votre campagne présidentielle de 2002, j’ai repéré une vraie faute : avoir arrêté au lendemain du 11 septembre.

Il y avait pour moi quelque chose d’indécent à mener campagne pendant ces événements tragiques. Mais j’ai eu tort, en effet. J’aurais dû dire, au contraire : « C’est parce qu’il y a ces événements qu’il faut réfléchir avec les Français au monde dangereux dans lequel nous vivons. » C’était de ma part une pudeur excessive, qui n’était pas fondée.

Un homme politique peut donc reconnaître ses erreurs sans crainte d’être fragilisé ?

L’exigence d’authenticité est désormais plus forte que tout. Et donc, bien sûr, on peut reconnaître ses erreurs sans être fragilisé. On peut même en tirer enseignement et on doit le faire. Pour autant, on ne va pas transformer la politique en confessionnal où des pénitents se couvriront la tête de cendres !

Si je vous dis que le courant politique auquel vous appartenez s’est longtemps couché devant les chiraquiens, vous acceptez néanmoins de faire acte de repentance ?

C’est vrai, il y a eu dans ce courant, trop longtemps, une culture de la compromission, de la soumission, et cela lui a coûté très cher. Mais heureusement les choses ont changé. Vous ne trouvez pas que c’est le mouvement contraire qui est maintenant engagé ?

Vous êtes sans aucun doute celui qui a fini par taper du poing sur la table – mais pourquoi si tard ?

Parce qu’il faut très longtemps pour changer les esprits et les comportements. Et il faut longtemps pour gagner une influence suffisante pour entraîner la maison. Dans ma jeunesse, je me suis comporté en lieutenant. J’allais à l’assaut, c’était mon tempérament, cet appétit de vivre, cette envie de monter sur les barricades, d’emporter les Bastille. Mais dans cette armée au moral fragile, je n’étais pas le général en chef.

On ne peut donc pas parler d’inhibition ?

Vaclav Havel a une phrase formidable. Il dit : « On ne peut pas faire pousser les arbres en leur tirant sur les feuilles ». C’est une maturation. Entre le moment où l’on devine ce qu’il faudrait faire, le moment où on le sait, et celui enfin où l’on peut le réaliser, il faut du temps. L’émancipation est un long chemin. Tous les hommes politiques marquants l’ont parcouru.

Des noms ?

De Gaulle et Mitterrand pour ne parler que des plus récents.

Vous-même qu’avez-vous appris des épreuves traversées pendant ce « mûrissement » ?

J’ai appris quelque chose sur les officiers qui sont nécessaires à l’armée. Pendant longtemps, j’ai cru que le plus important c’était l’intelligence. Je sais maintenant que c’est le caractère, c’est-à-dire la capacité de dire non, de préférer le risque à la sécurité.

Ceux qui vous ont connu jeune disent… que vous avez bégayé pendant longtemps.

C’est une épreuve, quand on aime la langue, qu’on en entend la musique, qu’on porte en soi le verbe qu’on voudrait dire et qu’on ne dit pas. Des centaines de parents et de garçons m’écrivent : « Comment avez-vous fait pour vous libérer ainsi ? » La réponse est difficile. C’est une fêlure qui ne peut se vaincre que de l’intérieur. Une cicatrisation qui ne se produit que si l’on trouve la paix avec soi-même.