Paru dans L’Humanité, le 15 avril 2002

Certains candidats ont organisé leur campagne de toute éternité et, fidèles à leur planning, se contentent de commenter en incise l’actualité. Jacques Chirac, lui, a opté pour une toute autre tactique. Il a choisi de coller à l’événement, de préférence tragique, et d’illustrer ainsi son sujet de prédilection, l’insécurité. Un concept a d’ailleurs été inventé pour l’occasion par son état-major, celui de « campagne réactive », ce qui implique, d’une part, que le président annonce ses déplacements au dernier moment, d’autre part, qu’il n’hésite pas à bouleverser son agenda en fonction des dépêches de l’AFP. Un père de famille est assassiné par des jeunes qui voulaient racketter son fils ? Il téléphone aussitôt à ses proches pour les assurer de sa sympathie et les reçoit une semaine plus tard à l’Elysée. Des cocktails Molotov visent des établissements juifs ? Il est le premier à afficher son indignation devant une synagogue. Une grenade est lancée sur un commissariat ? Il se rend illico sur place serrer la main d’une dizaine de policiers.

Une telle compassion réactive force sans aucun doute l’admiration, mais elle rend d’autant plus visible ce qui, manifestement, ne mobilise pas le président, à savoir la résistance quotidienne des Français. Tout se passe en effet comme si celui-ci n’aimait ses concitoyens que victimes, comme si seul le malheur l’attirait, et pas la combativité. D’où le mépris dont il aura témoigné, tout au long de sa campagne, pour toux ceux qui luttent pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. L’ex-champion du combat contre la « fracture sociale » n’aura jamais réorienté sa campagne — ne serait qu’une seule fois — vers des grévistes ou des manifestants. Je sais bien que personne ne commente ce fait massif, tant il semble aller de soi ! Mais alors, autant formuler clairement le message que le président nous lance, en agissant de la sorte : «  Vous souffrez ? Je compatis. Vous luttez ? Ça me laisse froid. C’est vous dire que si je suis élu, je vous préférerai à terre. »