QUE VOIT-ON DANS UN TABLEAU ?
Interview publiée dans Arts en 2001

Arts – Comment expliquez-vous cet engouement pour l’impressionnisme ?

Gérard Miller – Notre siècle se termine, et avec lui le millénaire. Qui est rassuré devant ce qui nous guette ? Il y a cent ans, on attendait du « progrès » qu’il nous débarrasse des scories de la condition humaine. Mais quelques guerres mondiales, quelques camps de la mort, quelques bombes nucléaires plus tard, nous avons quand même un peu plus de mal à faire confiance au déchaînement de la science. Dans ce contexte abrasif, l’impressionnisme est une berceuse, une nostalgie. Les oeuvres admirables qu’il a générées correspondent à un moment de l’histoire où les hommes ont rêvé debout, ouvrant grand leurs yeux sur la réalité pour mieux les fermer sur le réel. C’est une distinction que fait Jacques Lacan : la réalité et le réel ! Il y a toujours quelque chose de labile, de fugitif, d’insaisissable, dans la réalité : on peut jouer avec. Le réel, au contraire, ne vous lâche pas et ce que vous pouvez en entrevoir vous glace. A la fin du XIXème, ce qu’affirme contre vents et marées la toile impressionniste, c’est : « Je n’en veux rien savoir ». Rien savoir de l’Histoire, des engagements qu’elle réclame, des chaos qu’elle provoque. Il y a là de quoi nous fasciner aujourd’hui, non ?

– Pourquoi ne remonte-t-on pas avant la naissance de la peinture moderne ? Il y a d’autres grandes périodes de la peinture : Primitif – Renaissance – Classicisme. Pourquoi l’intérêt du public ne se porte-t-il pas massivement vers ces écoles de peinture ?

G.M. – Oh, l’intérêt du public est aussi drivé par les organisateurs de rétrospectives ! S’ils avaient eux-mêmes un peu plus d’audace, qui sait ? Cela dit, je reviens par exemple de Venise : quand on  s’immerge dans la peinture du cru, il est certain que ça n’a pas la même vertu analgésique que l’impressionnisme ! A fréquenter la souffrance à répétition des saints, on se sent confronté à la jouissance d’un Autre énigmatique qui vous laisse plutôt en plan. On peut s’épater, s’ébaudir, admirer le génie à l’état pur, il n’en reste pas moins vrai que cela n’engage pas à un ensorcellement de masse – bien plutôt à une sacrée tension subjective.

– En fait, que voit-on dans un tableau ?

G.M. – Ce qu’on voit d’abord, c’est la façon dont il nous regarde et nous dit : « Et maintenant, mon petit coco, qu’est-ce que tu vas faire de moi ? » C’est très embarrassant, un tableau, le mode d’emploi n’est jamais dans le paquet ! Vous lisez un roman, vous écoutez un concerto, vous regardez un film – simple remarque : vous ne décidez pas du temps qu’il vous faut pour consommer ces oeuvres, il y a un temps moyen, quasi officiel. Mais quand vous vous retrouvez devant un tableau, vous avez aussitôt à vous demander : pour combien de temps ? Dix secondes, un quart d’heure ? Et puis surtout : pour y regarder quoi ? Devant un tableau, l’être parlant est plus souvent qu’il ne l’imagine comme un poisson devant une pomme.

– Est-ce la raison de la hausse de fréquentation des Musées ?

G.M. – Peut-être ! On y vient se faire des émotions, mais comme à EuroDisney. Deux heures de queue collective, quelques minutes de plaisir solitaire et angoissant, et puis de l’air ! Et puis non, n’ironisons pas sur les musées : alors même que le lien social est menacé, ils font de la résistance et contribuent à ce qu’il ne soit pas défait.