LA SHOAH M’A APPRIS LA REVOLTE
Interview publiée dans Israël Magazine en 2008

Israël Magazine : Le déclenchement de la seconde Intifada, et les années terribles qui ont suivi, ont-elles changé votre vision de la situation du Proche Orient ?
Gérard Miller : Ce qui a sans doute infléchi ma vision d’ensemble de la situation du Proche Orient, c’est la violence monstrueuse des attentats palestiniens, mais également la découverte d’une extrême droite israélienne dont je ne soupçonnais pas l’importance, ni à quel point elle pouvait encourager le pire. Je ne cherche pas à tenir la balance égale entre les deux phénomènes et certainement pas à atténuer l’abomination du premier en arguant du second, mais j’ai été plus atterré par la montée en puissance de cette extrême droite israélienne que par l’extrémisme arabe, que j’avais identifié comme tel depuis longtemps. Je me souviens de ma candeur au moment de la mort de Rabin ; un juif tuant un autre juif, ce n’était pas, hélas, inédit, mais cela m’apparaissait tout de même comme une quasi impossibilité. Pour toute autre personne qu’un juif cela peut sembler naïf, voire tout bonnement stupide, mais c’est ainsi : j’ai voulu, pendant des années, passer à côté de cette réalité là, ne pas voir que les juifs pouvaient être aussi infâmes. D’ailleurs, en apprenant l’acte criminel du nommé Goldstein, tuant de sang-froid des Palestiniens à Hébron, j’avais accepté sans barguigner la thèse du « déséquilibré marginal » – c’est tout dire.

IM : Avez-vous senti alors, dans votre entourage, un changement concernant Israël et les juifs, une crispation voire une véritable hostilité ?
G.M. : J’aurais du mal à répondre non, car dans mon entourage, comme vous dites, j’ai eu un copain qui s’appelait Dieudonné ! J’allais voir tous ses spectacles. Je le retrouvais souvent après, avec Elie Semoun. C’est la figure dominante de ce qui n’est pas un « changement », mais une invraisemblable trahison. Pour le reste, mes proches, mes amis et même mes copains, sont fort heureusement des gens qui, sur des questions aussi cruciales qu’Israël ou l’antisémitisme, n’ont pas bougé d’un pouce. J’ai simplement ressenti, comme tout le monde, et au-delà donc de mon entourage, quelque chose comme un raidissement, que je n’ai pas eu envie d’aller constater de plus près.

IM : Vous avez dit que vous auriez pu écrire qu’ »on a toujours raison de se révolter » ; persistez-vous alors que beaucoup de ces révoltes prennent des tours violents, sont instrumentalisées, et servent des mauvaises causes ?
G.M. : Je n’ai pas changé sur ce point, et j’espère bien persister. Ce n’est pas parce que l’on finit par mourir qu’il ne faut pas vivre, ce n’est pas parce que l’on finit par être dupé par l’histoire, qu’il faut renoncer à s’engager. Doit-on refuser d’aimer aujourd’hui une femme, parce qu’on risque de l’aimer moins demain ? Si le raisonnement consiste à dire que la révolte peut décevoir un jour les révoltés eux-mêmes et que toute lutte finit par atteindre des buts bien moins réjouissants que ceux escomptés, alors enfermons-nous dans notre chambre et vivons comme des « poissons froids ». Non, pas question de nous « cadavériser » par peur d’être un jour floué ! J’ai été un gauchiste invétéré, qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, c’est à dire qui considérait qu’on ne doit jamais supporter l’insupportable, mais que les conséquences de nos actes le plus souvent nous dépassent. Ni à l’époque du maoïsme, ni plus près de nous, à l’époque de Mitterrand, je n’ai jamais attendu les « lendemains qui chantent ». Certains révolutionnaires se pensaient comme les éclaireurs d’un peuple opprimé et débile qu’il fallait guider vers la lumière, j’étais d’abord et surtout antiautoritaire. Agité, sectaire, violent, tout ce qu’on voudra. Mais pas fou au point de vouloir diriger les autres vers le bonheur ! En fait, je suis assez primaire. Quand une matraque s’abat sur un crane, spontanément, je suis du côté du crane. Ce n’est que dans un second temps que j’essaye de faire l’analyse de ce qui s’est passé…

S.E. : Etes vous de ceux qui s’inquiètent de la montée, et de l’installation, d’un antisémitisme de gauche et d’extrême gauche ?
G.M. : Oh, mais il y a déjà eu un antisémitisme de gauche, dans le mouvement ouvrier de la fin du XIXème siècle quand le juif et le capitalisme étaient supposés faire trop bon ménage ! C’est toujours une possibilité bien réelle, et ne comptez pas sur moi pour la nier ou pour être moins virulent contre les « antisémites de gauche » que contre les « antisémites de droite ». L’antisémitisme est l’une des choses les mieux partagées au monde et la gauche n’est pas préservée statutairement de cette abomination. Que de crimes, d’ailleurs, ne commet-on pas aujourd’hui au nom de l’anti-sionisme… Cela étant, je vais sans doute vous décevoir, mais je ne constate pas du tout une « montée », encore moins une « installation » de l’antisémitisme dans la gauche ou l’extrême gauche française ! Et si vous me permettez cette précision : je crois la fréquenter bien davantage que la majorité de ceux qui sonnent le tocsin.

S.E. : Le judaïsme vous a-t-il conditionné à la révolte perpétuelle ?
G.M. : Sans aucun doute. Mon père, médecin, était un homme de gauche dans un milieu marqué à droite, mais avant même qu’il ne me transmette ses valeurs, j’ai été contestataire dès mon premier biberon. Toute ma famille étant morte dans les camps, je suis né avec un immédiat sentiment de révolte contre cette injustice des abîmes. La passivité était la dernière chose que l’on pouvait attendre de moi. J’appartiens à une génération qui a eu vingt ans en mai 68, et le nombre de juifs était si massif à l’extrême gauche que cela me semblait une incongruité d’être juif et de droite. Tenez, voilà encore une preuve de mon indécrottable ingénuité !

S.E. : Vous risquez-vous, comme certains de vos confrères, à une psychanalyse des religions ?
G.M. : Non, et n’attendez pas de moi, dans cet entretien, que je vienne les concurrencer… Je vous dirai seulement ceci : ni pratiquant, ni croyant, je suis chaque jour un peu plus agacé par la difficulté que l’on a, publiquement, et notamment dans les médias, à parler librement des religions et des églises. Je le dis d’autant plus volontiers que, pour brouiller les cartes, le voltairien que je reste, collabore depuis deux ans à La Vie, puissant et sympathique magazine chrétien, lu chaque semaine par près d’un million de personnes.

S.E. : On assiste à un retour du religieux, surtout au sein de la communauté juive ; à quoi l’attribuez-vous ?
G.M. : Retour du religieux, en effet ! L’une de mes filles, que je n’ai vraiment pas élevée dans la religion, a épousé un juif très pratiquant – ce qui désormais, pour les repas, complique quelque peu notre vie familiale. Je n’attribue ledit phénomène à rien d’autre qu’au besoin effréné de croire… contre un monde qui, chaque jour, nous standardise un peu plus. Prêt à me battre, comme tout démocrate, pour que chacun puisse continuer de croire ce qu’il veut, puis-je vous avouer cependant que, lorsque j’évoque les religions, quelque chose monte en moi, assimilable à un rire ? N’y voyez que ma façon de réagir au tragique de l’existence…

S.E. : Que vous inspire le parcours de Benny Levy ?
G.M. : J’ai longtemps milité avec lui dans l’organisation révolutionnaire qu’il avait créée après mai 68 : son parcours me paraît à la fois éminemment respectable et profondément comique. Comme je ne crois pas que les gens changent du tout au tout – c’est mon côté freudien –, cela m’amuse beaucoup de penser que nous avons été dirigés, pendant des années, et pour des actions aussi gauchistes que celles que nous avons menées, par… un rabbin !

S.E. : Faites-vous une distinction entre religion et tradition ?
G.M. : Je crois au poids de l’histoire, je crois au passé ; j’ai le sentiment à chaque instant de mettre mes pas dans ceux de mon père, de ma mère, de ceux qui les ont précédés. Sans jamais me retrouver pour autant dans la religion, j’ai toujours été sensible à la tradition. Mais pas seulement à la tradition juive ! Comme j’habite en France, eh bien, par exemple, je fête Noël chaque année : mes enfants ont toujours reçu des cadeaux pour l’occasion et, à la maison, trois semaines avant la date fatidique, il y a une superbe sapin, qu’en bons juifs nous décorons soigneusement. Cela dit, si vous m’invitez pour Pessah, je fais aussi l’affaire : je lis les textes avec attention et, croyez-moi sur parole, je m’y intéresse sincèrement… En fait, question tradition, je ne cherche pas à être original ; je ne suis pas de ceux qui mettent un point d’honneur à se coucher à 21 h le 31 décembre…

S.E. : Vous sentez-vous toujours aussi bien dans votre collaboration avec Laurent Ruquier ?
G.M. : J’admire chez Ruquier, qui est mon ami, sa capacité à me supporter depuis dix ans ! A combien de pressions pour me virer n’a-t-il pas résisté, d’ailleurs… Cela étant, j’ai toujours été en porte à faux dans ses émissions. Je me trouve souvent avec des chroniqueurs que je n’aurais pas choisis ou des invités que je n’ai pas envie de rencontrer, sans parler des sujets qui ne m’inspirent guère, mais c’est une ambiance : je ne fais pas le détail et, dans l’ensemble, je m’amuse bien, c’est déjà pas mal. Je n’ai jamais considéré la fonction de chroniqueur comme un métier : alors quitte à faire de la télé, autant le faire dans la joie et la gaieté. Je préfère de beaucoup me retrouver sur un plateau avec des clowns plutôt qu’avec des autorités académiques.

S.E. : Quels sont vos projets ?
G.M. : Persévérer dans mon rêve. En ce qui concerne les médias, encore un an, vraisemblablement, à France 2, à La Vie, à Europe 1 – mais rien n’est signé et tout peut donc s’arrêter. C’est une surprise de tous les jours que d’être encore dans des émissions aussi grand public, avec des idées aussi peu majoritaires ! Peut-être est-ce une coquetterie de ma part, mais je me sens profondément minoritaire : à la télé, bien sûr, mais aussi bien dans la société que … dans la communauté juive.