LE PSY QUI EN SAVAIT TROP
Nouvelle publiée en supplément dans l’hebdomadaire Gala en 2001

L’hiver montrait les dents. Une pluie glaciale tombait sur l’avenue de Suffren, la veille encore couverte de neige. Le docteur Ferrier vérifia discrètement la température du radiateur qui jouxtait son bureau.

Dans son cabinet tapissé de livres, il ne voyait de son patient que le haut de son crâne, un bout de sa joue gauche et la vaste étendue de son corps. L’homme était affalé sur le divan, les jambes écartées, les mains posées bien à plat sur son ventre, comme s’il en mesurait la circonférence avec la satisfaction d’une femme enceinte.

Il  était d’ailleurs en train de parler de sa progéniture, de sa fille dont il avait accouché par personne interposée une trentaine d’années plus tôt, mais qui continuait jour après jour de l’envahir, tel un lierre affectueux qui circonvient un tronc.

— Je ne sais pas pourquoi elle me bassine avec son histoire de métro… C’est devenu pour elle une obsession… Le métro par ci, le métro par là… Vous imaginez un peu — elle a été demandé qu’on m’invite ce soir à la télévision !

— Qu’est-ce qu’elle souhaite vous y entendre dire ?

— Des conneries ! Que la sécurité des usagers est un droit fondamental… Que le gouvernement s’en soucie comme d’une guigne… Ma fille me méprise, docteur Ferrier, elle ne voit en moi qu’un argousin, tout juste bon à surveiller la voie publique.

Le docteur Ferrier tira un soupir de son ennui.  Et voilà, c’est reparti, pensa-t-il. Les pleurs, les jérémiades…

Il regarda sa montre. Encore vingt minutes à supporter les mêmes rengaines.  Avec la régularité d’un balancier de métronome, son patient allait égrener sa complainte.

Ah, il était loin le temps où le vieux psychanalyste, qu’aucune nouvelle demande n’arrivait à extraire de sa léthargie, avait accueilli avec une curiosité gourmande ce patient inattendu. En le recevant pour la première fois, il s’était enivré de suffisance. Freud en personne avait dû se contenter d’analyser à distance le président américain Wilson, et lui, Gabriel Ferrier, membre de l’Association Psychanalytique de Paris, allait allonger sur son divan le locataire actuel de l’Elysée !

En songeant à tous ceux de ses collègues qu’il détestait, il en avait rougi de plaisir.

Hélas, dès la cinquième séance, il avait dessaoulé. A la dixième, il maudissait sa bêtise, et à la centième, entendant une fois de plus le président de la République française ratiociner sur sa fille, il s’était dit :  décidément, ce type est indécrottable !

Depuis une dizaine de minutes, penché sur le velours vert de son fauteuil, le premier ministre dessinait avec son ongle droit une myriade de petits carrés. Immobile, muet, le ministre de l’Intérieur attendait debout la fin de cet exercice conjuratoire.

Le chef du gouvernement jeta à la dérobée un regard inquiet sur le sac que serrait contre lui son ministre.

— Et tu en as apportées combien, avec toi, dans ce sac ?

— Les deux dernières, celles qu’on a ramassées ce matin. Tu veux les voir ?

Le ministre de l’Intérieur commença à défaire la lanière qui fermait le sac :

— L’employé de la RATP qui a trouvé la première sur un distributeur de boissons s’est évanoui. Quant à la bonne femme qui s’est assise sur la seconde, elle a poussé un hurlement si éloquent que le conducteur de la rame a arrêté son métro, convaincu qu’il avait écrasé quelqu’un.

— Ça va, montre !

Le ministre plongea son avant-bras dans le sac. En le ressortant, il possédait quatre mains. Les deux qui l’accompagnaient depuis toujours, et puis deux autres, coupées net à la hauteur du poignet, une main droite aux ongles rouges et longs, celle d’une femme, et une main gauche, velue, dont l’annulaire avait été dépouillé de la bague qui l’ornait.

— Quelle barbarie ! grommela le premier ministre avec dégoût. Comment est-ce qu’on a pu faire ça, en plein jour, dans le métro. Qui sont les victimes, cette fois ?

— Un nommé Alonso, restaurateur à Lille. Il vient toutes les semaines à Paris pour ses affaires. La main de femme, je ne sais plus. Ou elle appartient à une secrétaire du Figaro, Marie-Antoinette Dolomieu, ou à une touriste grecque. Il y a une main qu’on n’a pas encore retrouvée.

— On en est à combien, en tout ?

— A six. Six mains découpées en une semaine.

— Et c’est quoi cette foldinguerie que je t’ai entendu dire à la radio. Que la police n’écartait pas l’hypothèse du vol ?

—Ce n’est pas une foldinguerie. Des hypothèses, on en a plein les tiroirs. Le délire d’un pervers, la marotte d’une secte, pourquoi pas le vol ? A chaque fois, on n’a pas seulement emporté la main des victimes, on a volé aussi ce qu’elles transbahutaient : une serviette de cuir, un sac en croco et tutti frutti.

— Ouais, et demain on coupera la tête des passants pour voler leur chapeau !

— Possible. Je combats la délinquance, je ne choisis pas son visage

Le chef du gouvernement regarda son ministre avec le calme d’un convulsionnaire. Un cri de fureur, éructé du fond de sa gorge, traversa Matignon jusqu’aux cuisines.

Une exaltation de premier communiant transfigurait le président de la République. Sans attendre qu’on l’invite à s’allonger, il se lança de tout son poids sur le divan, dont le bois torturé laissa entendre une plainte.

— Vous avez vu, on ne parle que de moi dans les journaux ! Elle a eu quand même du flair, ma fille, non ?

— Allongez-vous, répondit à contretemps le docteur Ferrier pour qui le rituel analytique n’était pas négociable.

— Je dois reconnaître qu’elle est chiante, mais géniale. Dès la première main charcutée dans le métro, elle a senti que ça deviendrait une affaire nationale. Résultat : j’ai été le premier sur le coup.

Le président se dandinait de joie.

— J’ai pensé à vous et à ce que vous me disiez sur ma névrose d’échec. Vous m’avez regardé à la télévision ? un tabac !

Peu enclin à encourager le narcissisme de quiconque, le docteur Ferrier prit un malin plaisir à répondre non

— Vos adversaires ont souvent ironisé sur la passion qu’il vous suppose : le bain de foule. Serrer la main de vos concitoyens pour ravigoter votre popularité.

Le président tiqua au mot « ravigoter ».

— Dans quelle mesure votre jubilation d’aujourd’hui est-elle liée au fait que vous réussissiez à vous emparer des mains de vos semblables, même lorsqu’elle sont coupées ?

— Ce n’est pas un parallèle très élégant, docteur Ferrier.

—Oh, mais l’inconscient n’a pas toujours bon goût, monsieur le président.

— Ma fille pense que la France entière a les yeux braqués sur le métro et vitupère contre l’incurie du premier ministre, elle a tort ?

— A notre dernière séance, vous me disiez combien vous pesaient les directives de votre fille. L’ascendant qu’elle prend sur vous est désormais moins lourd ?

Le président grommela entre ses dents : quel rabat-joie ! Evidemment que l’empire de sa fille était toujours aussi pesant, même et surtout quand elle avait raison. Il changea de sujet :

— J’ai rêvé cette nuit que mes dents tombaient les unes après les autres. Ça veut dire quoi ?

Sa journée terminée, son dernier analysant reconduit jusqu’au seuil du cabinet, le docteur Ferrier avait pris l’habitude d’ouvrir une dernière fois la porte de sa salle d’attente. Il y a longtemps, au début de sa pratique, il lui était arrivé d’y oublier quelqu’un. Le malheureux patient, n’osant imaginer qu’un homme de l’art puisse commettre un acte manqué, avait attendu jusqu’à 23 heures, puis, se décidant enfin à sortir de sa tanière d’infortune, s’était dirigé à tâtons vers le seul rai de lumière qu’il distinguait dans l’obscurité, pour tomber sur son psychanalyste, mais cette fois en pyjamas et pantoufles. Depuis cette nuit tragique, le docteur Ferrier ne laissait à personne le soin de vérifier que sa salle d’attente était vide.

Or ce jour là, ce n’était pas le cas. De son bureau, il avait entendu un bruit de chaise poussée et consulté son agenda pour vérifier qu’aucun rendez-vous supplémentaire n’y était inscrit. Et maintenant, la main sur la poignée de la porte, il hésitait à ouvrir. Il était loin de croire à l’infaillibilité des pressentiments, mais son intuition était trop mauvaise pour qu’il passe outre.

— Je m’excuse, il fallait absolument que je vous voie.

Le docteur Ferrier sursauta. Un jeune homme de grande taille, aux yeux noirs et brillants qu’étouffaient des sourcils d’ambre, avait ouvert la porte d’un geste nerveux et se trouvait planté devant lui.

Il le reconnut pour l’avoir vu accompagner le président de la République. C’était l’un des membres de sa garde rapprochée, oreillette apparente, lunettes noires, épaules bombées de suffisance.

— Comment êtes-vous entré chez moi ?

Un sourire de fat illumina le visage du sicaire. Il haussa les épaules, l’air de dire : rien ne me résiste.

— Je m’appelle Sacha Leguil, j’appartiens à la gendarmerie nationale. Il fallait que je vous parle.

Une pointe d’inquiétude affleurait dans sa voix.

— A part sa fille, vous êtes la seule personne que le président écoute. Or sa fille, justement, elle débloque.

— Mais qu’est-ce que vous voulez exactement ?

— Protéger le président. Vous le savez bien, c’est un chien fou. Dès qu’il peut passer à la télévision, gagner des points dans les sondages, il ne fait plus attention à rien. Sa fille le manipule, je ne peux pas tout vous raconter, mais elle en sait long sur l’histoire du métro.

— Et même si c’est vrai, en quoi est-ce cela me concerne ?

— Je vous l’ai dit : le président a confiance en vous. Il faut qu’il se méfie de sa fille, il faut que vous le mettiez en garde et que…

Le docteur Ferrier interrompit le garde du corps dans son élan.

— Pour l’instant, en tout cas, c’est vous que je vais mettre à la porte.

Pas une conversation n’échappait à l’« Affaire » des mains coupées. Les journaux ne parlaient que de ça. Les radios, les télévisions aussi. Du monde entier des envoyés spéciaux arrivaient, semblables à des vautours dont le métro aurait été la proie. Loin de déserter ses couloirs et ses rames, des milliers de badauds, l’oeil fureteur, se promenaient sous terre à la recherche d’un indice, voire d’une trouvaille macabre. Les habitants des beaux quartiers de la capitale qui ne connaissaient le métro que par ouï-dire achetaient pour la première fois de leur vie un ticket et, après avoir fait le tour du propriétaire, en respiraient l’odeur suave avec un frisson. Les lycéens jouaient à se faire peur, les amoureux à s’embrasser les yeux fermés, histoire de se prouver que l’amour rend invulnérable. Et tout ce petit monde baguenaudait entre les patrouilles de CRS, du moins jusqu’au début de la soirée, comme si la nuit tombait aussi dans le métro et que chacun, brusquement rendu prudent par l’obscurité, devait rentrait se calfeutrer chez soi.

La police enquêtait. Les témoins lui avaient à chaque fois décrit la même scène. Quelques secondes avant que la rame ne démarre, ils avaient vu un homme, enveloppé d’un cache-poussière couleur muraille, le visage mangé par un chapeau et une barbe, se pencher vers un voyageur assis sur un strapontin. Juste le temps d’entendre le bruit d’un couteau électrique, assourdi par un silencieux ! Du sang qui gicle, un hurlement de douleur, et l’inconnu d’un bond qui disparaît sur le quai, emportant sous les pans de son manteau sa sinistre pâture.

Des inspecteurs avaient interrogé pendant des heures chacun des estropiés, questionné leurs proches, leurs voisins, essayé de remonter aussi loin que possible dans le passé de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient être mêlés aux monstrueux forfaits. Le ou les coupables (car rien n’indiquait que les crimes étaient l’oeuvre d’un seul) avaient-ils choisi leurs victimes au hasard,  ou celles-ci, peut-être même à leur insu, étaient-elles liées par un destin étrange ? Mais dans ce cas, qu’est-ce qui pouvait bien rattacher entre eux un restaurateur de Lille, une secrétaire du Figaro, une esthéticienne, un étudiant sénégalais, un assureur à la retraite et une touriste grecque ?

Contrairement au ministre de l’Intérieur, personne ne croyait à l’hypothèse du vol. Les victimes étaient pour la plupart impécunieuses, les butins par trop minces. La folie, un complot, pourquoi pas de la magie noire, on pouvait tout envisager — mais de vulgaires chapardages, non ! l’opinion n’en voulait pas, elle réclamait un dénouement qui soit à la hauteur de l’événement, et les dirigeants du pays se rendaient compte qu’ils ne s’en sortiraient pas en jetant de la poudre aux yeux.

Ce mercredi-là, à l’Elysée, le premier ministre avait mis sa tête des mauvais jours et son costume n°12, celui qu’il avait choisi le mois dernier pour accueillir le roi du Maroc (il numérotait soigneusement tous ses vêtements pour en gérer la rotation, et donc l’usure). Il posa ses mains bien à plat devant lui, en écartant ses doigts. Un souvenir lui traversa l’esprit. Il se rappela le jeu auquel il aimait se livrer quand, enfant, il s’ennuyait à table. Il posait sa main gauche entre les assiettes, et avec la pointe d’un couteau s’amusait à piquer la nappe, entre ses doigts, le plus vite possible. Il chassa cette pensée intempestive d’un froncement de la lèvre.

— Si je me réjouis que le débat sur la sécurité dans le métro ait pris une pareille ampleur, je veux dire que je regrette l’injustice qui me semble avoir marqué les propos d’un grand nombre de commentateurs (il tourna légèrement la tête vers le président de la République) qui ont adressé au gouvernement de multiples reproches, souvent d’ailleurs contradictoires, contre lesquels j’ai le devoir de m’élever.

On aurait entendu un papillon voler dans la salle du Conseil des ministres.  Le  premier ministre aimait démarquer sans vergogne ses auteurs favoris, et là il avait recopié mot à mot un discours de Mendès-France, trouvé dans le tome 3 de ses Oeuvres complètes, que lui avait offert son épouse pour leur anniversaire de mariage. Il méprisait le badigeon de culture du président, depuis le jour où, plagiant la célèbre tirade sur la calomnie de Beaumarchais, il s’était aperçu que celui-ci n’avait pas deviné la supercherie.

— Aussi ai-je pris une décision. Pour combattre par un geste fort le sentiment d’insécurité que certains veulent voir se développer dans notre pays (il tourna de nouveau la tête vers le président de la République qui, cette fois, se raidit sous la pointe), pour témoigner concrètement de l’importance que le gouvernement accorde à ce fleuron de nos services publics qu’est le métro parisien, j’irai moi-même le prendre après-demain matin, accompagné de l’ensemble des ministres. Nous monterons ensemble à Mairie de Montreuil pour prendre la ligne 9, car cette ligne passe — le symbole n’échappera pas à la sagacité de nos détracteurs —  par la station Nation et la station République.

— Le salaud, le salaud, le salaud !

Le président ne décolérait pas.

— Si vous aviez entendu ce péteux me faire la leçon ! « Je prendrai la ligne 9 » ! « Je passerai par République et Nation » ! Il y a quinze jours, je suis sûr qu’il ne savait même pas qu’il faut un ticket pour circuler en métro. Et cette façon pédante de citer Mendès-France sans le nommer ! Je savais que cette journée serait funeste. Quand je me suis réveillé ce matin, la première nouvelle qu’on m’a apprise, c’est la mort d’un des petits gendarmes chargés de ma sécurité, Sacha, vous l’aviez certainement croisé dans le couloir.

Le docteur Ferrier se sentit chavirer.

— Mort ? Mais que lui est-il arrivé ?

— Renversé par un chauffard, hier soir, en rentrant chez lui. Je l’aimais bien, ce garçon, ma fille aussi. Elle a tout pris en charge pour l’enterrement. Comme quoi, même avec Jack l’éventreur en liberté sous terre, c’est encore plus sûr de prendre le métro que de traverser la rue.

Le docteur Ferrier se pinça le bras pour juguler l’émotion qui l’étreignait. Il se rappelait les mots prononcés par le garde du corps : « La fille du président le manipule… Elle en sait long sur l’histoire du métro. »

— Comment… comment trouvez-vous votre fille ces jours-ci ?

— Toujours aussi névrosée, répondit le président avec ironie, c’est ça que vous voulez entendre ? Bon, cela dit, ces jours-ci ce serait même en dessous de la réalité. Elle n’a pas été aussi agitée depuis longtemps. On m’apprendrait qu’elle prépare un coup d’état, je ne serais qu’à moitié surpris…

Le président éclata de rire.

— Non, je plaisante, mais c’est vrai que le jour où elle se décidera à faire elle aussi une analyse, il y aura du boulot.

Conformément aux ordres qu’ils avaient reçus en prenant leur service, quatre policiers du commissariat de Montreuil, le cou engoncé dans de gros cache-nez de laine, descendirent du car qu’ils venaient de coincer contre le kiosque à journaux, plus pour se protéger du froid que pour se soustraire à la curiosité des badauds.

Les épaules secouées par un frisson, l’un d’eux, que son visage poreux rendait semblable à un plafond de cave, renifla avec application, puis tira de derrière son oreille une cigarette qu’il fit pendouiller à ses lèvres gercées. Il balaya la place du regard, lentement, s’assurant ainsi du territoire qu’il devait surveiller. Tout était calme, et le silence de l’hiver laissait entendre le moindre bruit. Mais il n’y avait personne, pas une voiture, pas un passant. Seuls, quelques militants du parti au pouvoir, reconnaissables à leur assurance bonhomme, recouvraient les panneaux municipaux de larges affiches rouges et blanches, tandis qu’un peu plus loin, à l’aventure, pelés et maigres, deux chats sautaient de poubelle en poubelle.

La petite troupe policière s’ébranla sans échanger une parole. La démarche engourdie, moitié sur le trottoir, moitié sur la chaussée, elle arriva près du métro qu’on avait repeint le jour même, et vit, en bas des marches, qu’on commençait à en tirer les grilles.

Le chef de station leva la tête vers ces quatre silhouettes que la Mairie, illuminée pour l’occasion, semblable au décor cartonné d’un théâtre de marionnettes, découpait dans la nuit. D’un signe de la main, il leur indiqua que tout allait bien, et les quatre silhouettes, opinant du bonnet, répondirent par quelques borborygmes en s’éloignant vers le car, satisfaites d’en être descendues à si bon compte.

C’est alors que sur le pavé glacé de la ville que les semelles humides de ses gardiens venaient de faire résonner, glissa un autre pas, plus rapide, plus décidé. Le chef de station qui était retourné à sa grille, sursauta et regarda de nouveau vers la rue. Un homme était là, les mains enfouies dans les poches de son manteau, les jambes écartées, à l’endroit même où quelques instants plus tôt étaient venus se tenir les policiers.

L’inconnu dévala d’un bond l’escalier. Il souleva du doigt le bord d’un chapeau qui, tiré vers l’avant, dissimulait son front jusqu’aux yeux, puis flanqua une bourrade dans les côtes de l’employé.

— Salut, mon gros !

Le docteur Ferrier, seul, pensif, tenait entre ses doigts une photo avec laquelle il battait la mesure contre la paume de sa main. On y voyait sans confusion aucune la fille du président penchée sur une carte dépliée du métro, dont plusieurs stations étaient entourées d’un rond rouge : Barbès-Rochechouart, Franklin-Roosevelt, Félix-Faure, Saint-Michel… — toutes les stations où une main avait été coupée à des voyageurs.

Ça ne prouve rien, essayait de se convaincre le docteur Ferrier, on peut faire dire n’importe quoi à une photo.

Pour autant, il n’arrivait pas à détacher ses yeux du petit mot qui accompagnait le document, ou plus exactement de sa signature : Sacha Leguil. L’enveloppe qui contenait le tout avait été postée l’avant-veille au soir :  « Je vous en supplie, protégez le président », avait écrit le gendarme, quelques instants sans doute avant de mourir.

Dix heures du matin allaient bientôt sonner. Pour des raisons de sécurité, Mairie de Montreuil avait été fermée au public. Depuis l’aube, des bus de la RATP conduisaient jusqu’à la station suivante ceux qui avaient l’habitude de prendre leur métro en cette tête de ligne.

Sur le quai quadrillé par la police, des dizaines de journalistes piaffaient d’impatience. Tout le long du parcours, à chaque station où devait s’arrêter « le métro de la République », comme la presse l’avait immédiatement surnommé, d’autres hommes en armes avaient été placés pour parer à tout incident, et eux aussi se retrouvaient bordés de caméras et d’appareils photos, prêts à immortaliser la scène.

— J’aimerais que vous passiez à mon cabinet le plus tôt possible.

En cinq ans d’analyse, c’était la première fois que le docteur Ferrier téléphonait au président de la République pour avancer un rendez-vous. Ils devaient se voir le lundi suivant — qu’est-ce qui nécessitait une telle précipitation ? se demanda avec perplexité le président en raccrochant.

Quand le premier ministre arriva, accompagné par l’ensemble de son gouvernement, l’excitation était à son comble. Pressé, bousculé, questionné, il se montra agacé de découvrir l’agitation qui régnait autour de lui, alors même qu’il ne pouvait ignorer qu’il en était l’instigateur. Prenant avec un naturel calculée la pose de l’homme d’état qui sait ce que parler veut dire, il lança à la cantonade une parole équivoque et lapidaire — « Défendre le métro parisien, c’est défendre la démocratie », puis s’engouffra dans le wagon de tête, entraînant derrière lui officiels, flics et échotiers.

Le président embrassa sa fille sur la joue.

— Je sors, ma puce, je te verrai tout à l’heure.

La « puce », étonnée, fit la moue :

— Je n’ai pas lu dans le planning de la journée que tu avais un rendez-vous ce matin. Tu vas où ?

— Chez mon psychanalyste. Il a changé mon rendez-vous. Je serai là comme prévu pour recevoir l’ambassadeur du Sénégal.

Le commissaire de police posté à la station Croix de Chavaux, reposa la question :

— Je vous demande si vous êtes sûr que le premier ministre est parti à 10 heures 7 ? Parce qu’il est 14 et que le métro n’est toujours pas là.

A l’autre bout du fil, à la station Mairie de Montreuil, où n’était resté sur le quai que le chef de station, résonna un juron.

— Ne me dites qu’il est tombé en panne dans le tunnel ! Ça serait le bouquet !

— Ne vous allongez pas, asseyez-vous en face de moi. Ce que j’ai à vous dire ne relève pas de la cure que vous faites ici.

Le président de la République regarda l’homme à qui, semaine après semaine, il confiait ses associations les plus libres, ses pensées les plus intimes.

Pompiers et policiers, s’étaient engouffrés dans le tunnel qui séparait les deux stations. Aucun appel de détresse ne leur était parvenu de la rame bloquée et tous se perdaient en conjectures. Qu’était-il arrivé au métro de la République quelques instants seulement après son départ ? Aucun bruit suspect n’avait été entendu, rien ne laissait entrevoir la moindre anomalie.

Les sauveteurs essayaient de se rassurer en avançant dans le noir : les accidents de métro n’étaient-ils pas rarissimes à Paris… Dans une minute, ils seraient sur place et tout rentrerait dans l’ordre. Dans une heure, ils plaisanteraient ensemble de cette frayeur d’opérette.

Hélas, quand le premier pompier, parti de Croix de Chavaux, vit au loin les lumières de Mairie de Montreuil, il comprit que l’Histoire, ce vendredi-là, leur avait joué un sale tour. Il se retourna vers celui de ses compagnons qui marchait tout juste derrière et lui dit :

— Ou on est devenu dingue, ou ce putain de métro a disparu.

Il était loin d’avoir tort. Car qui pouvait envisager qu’un événement aussi fou venait de se produire ? Oui, qui pouvait raisonnablement penser : eh bien voilà, en pleine journée, au coeur même de la capitale de la France, au milieu de plusieurs centaines de personnes aux aguets, une rame de huit wagons, dans laquelle avaient pris place le premier ministre et son gouvernement, accompagnés d’une armée de sbires, venait de disparaître.

Le docteur Ferrier concentra son courage. Se bousculaient dans sa tête des catégories respectables, mais qui n’avaient rien à voir avec l’éthique freudienne — l’esprit civique, l’intérêt national, le respect des institutions constituées… Il savait qu’il transgressait la règle analytique et que dans quelques instants, au nom d’une exigence supérieure à laquelle il se sentait contraint d’obéir, il allait dresser un père contre sa fille. Il savait surtout qu’il n’aurait pas agi de la sorte, fonçant tête baissé comme un buffle, si son patient n’avait pas été président de la République.

Alors même que le docteur Ferrier s’apprêtait à prononcer le nom de Sacha Leguil,  on toqua à la porte de son bureau. Dans l’entrebâillement de la porte, apparut le visage poupin d’un des conseillers de l’Elysée.

— Monsieur le président, un message de votre fille. Elle m’a demandé de vous le transmettre sur le champ.

— C’est la matinée des surprises, répondit le président en s’emparant du papier qu’on lui tendait.

Dix secondes plus tard, il était debout.

— Je vous quitte, docteur Ferrier.

Il lut à haute voix le message : « Le premier ministre et l’ensemble du gouvernement ont disparu dans le métro. »

Volontairement, le président avait omis les deux mots et le point d’exclamation que sa fille avait placés en tête : «  Bonne nouvelle ! »

Le docteur Ferrier toussota :

— Attendez une minute, monsieur le président. J’ai quelques mots à vous dire sur le métro… et sur votre fille.

Mais où sont-ils ? La France entière, stupéfaite, semblait frappée par la foudre. Depuis plusieurs heures, on avait sondé mètre par mètre, centimètre par centimètre, le tunnel qui reliait la première à la seconde station, Mairie de Montreuil à Croix de Chavaux : et rien, ni galerie, ni passage secret, aucune excavation, pas la moindre ouverture ! On avait beau soupçonner le plus machiavélique des complots, se dire que six mains n’avaient été coupées dans le métro que pour y créer un climat de peur et obliger les plus hautes autorités de l’état à y descendre, un piège s’était refermé sur le gouvernement et nul n’en comprenait les rouages.

Seul rescapé, le secrétaire d’état à la Famille qu’une méchante grippe avait privé de l’expédition souterraine du matin, faisait les cent pas dans la cour de l’Elysée, le nez humide et la gorge rouge.

Le président de la République, aussi désorienté par la situation qu’accablé par les révélations de son analyste, s’était enfermé dans son bureau. Il détestait son premier ministre et avait souvent voué aux gémonies cet homme qu’il trouvait gourmé et plein de morgue — mais de là à s’en prendre à son intégrité physique ! Père ô combien aimant, mais tout autant démocrate chronique, il sentait monter en lui tristesse et indignation. Comment sa fille avait-elle pu sombrer dans cette folie meurtrière ? Comment avait-elle pu imaginer qu’il se réjouirait de la disparition expéditive de ses adversaires ? car c’est cela qu’avec naïveté elle avait voulu offrir à son père : un panorama politique épuré ! Et comment, lui, gardien des institutions, pourrait-il éviter de la faire emprisonner et juger ?

Il essuya ses yeux embués et, alors qu’il allait demander au ciel de lui venir en aide, son regard se posa sur la carte de voeux que lui avait envoyée quelques jours plus tôt son premier ministre. Le tableau qui l’illustrait l’intrigua.

Qu’est-ce que c’est que ce truc à la con ? pensa-t-il.

Il regarda la légenda et lut : « Minerve chassant les vices du jardin de la vertu »

La fille du président baissa la tête, soulagée. A son père, elle venait de tout avouer. Ses bonnes intentions, ses mauvaises actions, le détail de son plan démoniaque, le nom de ses complices, tout. Ces complices n’étaient d’ailleurs que trois : Milou, le « coupeur de mains », un ancien des services spéciaux, et deux agents de la RATP, membres du parti présidentiel, rouages essentiels du complot, l’un parce qu’il devait prendre les commandes de la rame maudite, l’autre, chef de station à Mairie de Montreuil, parce qu’on savait qu’il resterait seul sur le quai, une fois le métro parti, et que son témoignage serait crucial.

— Que vas-tu faire ? demanda sa fille au président avec une voix d’outre-tombe.

Il ne fut pas long à répondre :

—Dis-moi la puce, tu crois que la France serait reconnaissante à celui qui lui rendrait son gouvernement ?

A Mairie de Montreuil, on aurait dit le remake de la scène qui avait précédé la disparition du gouvernement ! Même armada de journalistes, même houraillis de policiers, mais à la place du premier ministre, c’était le président qui focalisait toutes les attentions.

La veille au soir, en direct à la télévision, il avait regardé la France au fond des yeux et lui avait promis solennellement de retrouver son gouvernement. Un peu plus tard, dans la nuit, un communiqué laconique de l’Elysée était tombé dans les agences : « Pour tenir sa promesse, le président de la République sera demain matin samedi, à dix heures précises, à la station Mairie de Montreuil, à l’heure et à l’endroit même où le premier ministre et le gouvernement ont disparu. »

Il était dix heures, le président ne s’était pas dérobé.

Un journaliste, plus rudânier que les autres, le bouscula.

— Vous connaissez vraiment la vérité ?

— Je la connais, en effet.

— Dites-la nous… C’est un enlèvement politique ?

— Non crapuleux. On a voulu obtenir de la République la plus formidable rançon de toute l’histoire du kidnapping. Fort heureusement, ce plan a échoué, les bandits sont en fuite et je suis sûr que le gouvernement, dès qu’il sera libéré, saura les retrouver et les traduire en justice.

Pour la première fois de sa vie, la fille du président était fasciné par l’aplomb de son père. Elle lui adressa un sourire aussi discret qu’admiratif. Sur ses conseils, quelques heures plus tôt, n’avait-elle pas organisé elle-même le départ de Milou et de ses autres complices vers une de ces contrées lointaines où le soleil brille beaucoup plus que la justice ?

De plusieurs dizaines de poitrines, monta ce cri :

— Mais alors, le métro disparu, où est-il ?

Le président se fit sentencieux.

— Rappelez-vous ce que je vais vous dire : il faut parfois chercher ce qu’on a perdu là où on est sûr qu’on ne le trouvera pas !

C’était mot à mot une phrase que lui avait dite le docteur Ferrier, un jour où il avait perdu ses lunettes. De retour à l’Elysée, il les avait retrouvées dans un placard, où il ne se souvenait plus les avoir posées quand il l’avait ouvert pour en sortir une assiette.

Le président tendait maintenant le bras vers la gauche. Son doigt pointait le tunnel. Oui, mais pas le tunnel qui menait à Croix de Chavaux et où chacun était tout naturellement persuadé que le métro de la République avait disparu. Non, le tunnel inverse, celui qui arrivait de la gare de triage, celui qu’avait emprunté le métro pour arriver sur le quai où l’attendait le premier ministre, et par lequel il était reparti en marche arrière, sans que personne ne soupçonne le subterfuge.

— Le métro a reculé, alors que chacun était convaincu qu’il avançait. Le chef de station, resté sur le quai, était l’un des gredins, il a bien évidemment dissimulé aux enquêteurs ce rebroussement imprévisible des wagons.

On lisait sur chaque visage de l’admiration. Le président savoura l’instant. Sa vie défila en une seconde sous ses yeux, avec son cortège d’humiliations et de défaites. De toutes ses meurtrissures, il se sentait vengé.

Sans plus attendre, une foule désordonnée se précipita sur les rails, dans la direction indiquée par le président. A deux cents mètres, dans le noir, elle découvrit sans difficulté un embranchement qui menait à une voie désaffectée, et au bout de la voie, elle aperçut le métro le plus célèbre du monde où, anesthésié par un gaz dont les effets persistait, le premier ministre, belle au bois dormant des temps modernes, somnolait au milieu de sa cour assoupie.

Le président de la République prit sa fille par le cou et, pensant à sa réélection qu’il venait d’assurer par sa clairvoyance supposée, lui glissa à l’oreille :

— Métro, dodo… banco !

La sève s’agitait dans les arbres, il flottait dans l’air des parfums enivrants. Le printemps était de retour. Le docteur Ferrier enleva discrètement le gilet qui le faisait transpirer sous sa veste.

De sa patiente, il ne voyait que la chevelure blonde, un bout de sa joue gauche et le tailleur mauve qui l’habillait avec élégance. Cela faisait deux mois seulement qu’elle était en analyse. Elle se lova sur le divan.

— Est-ce que je vous ai déjà dit que le jour où mon père a été élu président de la République, j’ai eu l’impression qu’il m’abandonnait ?

Et voilà, c’est reparti, pensa le docteur Ferrier.