Paru dans L’Humanité, le 20 mars 2002

Annie, depuis toujours, a le cœur à gauche. Et depuis toujours, alors même qu’elle fut l’une des premières à dénoncer les abominations du système soviétique, elle a voté pour les communistes. Cette fois, à 89 ans, interrogée par le Monde dans son « Carnet de campagne », elle annonce qu’elle votera « différemment ». Séduite par sa « bonne tête », son franc-parler et ses discours  sur la nation, elle avoue sans ambages que Jean-Pierre Chevènement l’a convaincue. Il y a chez lui quelque chose qu’elle a « envie d’entendre » et personne ne l’en dissuadera, pas même les thuriféraires de droite qui se bousculent, eux aussi, derrière son favori.

C’est là un des mystères de cette campagne. De tous les candidats à l’élection présidentielle, le champion proclamé du Pôle Républicain semble le plus « différent ». Original, ailleurs, limite extra-terrestre. Nul besoin pour lui de brouiller les pistes, on le croirait venir d’une autre planète, fragment de corps céleste, vierge immaculée de la nation française à laquelle il aurait fait don de sa personne. De Pasqua on se souvient qu’il fut ministre de l’intérieur, de Chirac on se rappelle la mairie de Paris, de Chevènement on a tout oublié. Qu’en 1964, il adhérait à la SFIO… Qu’en 1971, il participait à la refondation du Parti socialiste… Que deux septennats durant il fut l’un des piliers du pouvoir mitterrandien, et qu’en juillet 2000 Lionel Jospin le comptait encore parmi ses ministres. Chevènement s’est réveillé du coma pour continuer à dormir : les anges n’ont pas de sexe, pourquoi aurait-il un passé ? Le socialisme l’a nourri au sein, mais aujourd’hui, miracle de la lévitation, il plane au-dessus du sérail.

Plus rien n’alourdit la ballerine de la République, ni sa propre histoire, ni ses nouveaux alliés. La presse s’interroge : est-ce un homme de gauche qui savoure avec délices des thèmes de droite ou un homme de droite qui a longtemps transhumé sur les terres de gauche ? Une chose est sûre en tout cas  : ou il mystifiait son monde hier, ou il le mystifie aujourd’hui.