LES TALIBANS VOUS EMPRISONNENT ET C’EST EUX QU’ILS EMMURENT

Article publié dans l’Humanité en 2001

Chère Negâr,

On peut rester farouchement attaché à l’égalité des droits entre les êtres parlants, tout en prenant au sérieux la différence des sexes. Cela permet notamment de comprendre la violence que les hommes exercent sur les femmes quand les principes fondamentaux de la démocratie ne les dissuadent pas d’abuser de leur force.

France-Afghanistan, combien de kilomètres ? Géographiquement, mais aussi bien politiquement ou psychologiquement, tout nous sépare, je le sais bien. Et pourtant ce que vous endurez ne m’est pas étranger. Car il y a dans votre souffrance quelque chose que je reconnais et qui n’est pas sans rapport avec ce sentiment que les femmes ont toujours inspiré aux hommes : la crainte.

Devant la monstruosité des talibans, j’entends qu’on crie ici ou là à la folie. C’est faire injure à la grande majorité des malades mentaux qui, elle, demeure pacifique. Non, quand les talibans vous martyrisent au nom du dieu qui les enflamme, ils sont horriblement  » normaux « , c’est-à-dire barbares. Vous leur faites peur en tant que femmes.

Les hommes s’identifient volontiers à de petits soldats. Ils aiment marcher au pas, tourner rond. On peut le déplorer et attendre des lendemains moins phallocentriques. Pour l’instant, regardez les talibans ! Quand on en prend un, on les a tous. Quel que soit le sicaire choisi, on sait qu’il aura les mêmes propriétés que les autres. La difficulté surgit avec les femmes, qui vont, comme le disait Lacan, une par une. Avec elles pas de principe organisateur, aucune certitude !

Sans doute les talibans aimeraient-ils embrigader les femmes sans autres chichis. Seulement voilà, ils peinent à trouver en elles cette adhérence de cour au fanatisme. Du coup, ils les imaginent plus indépendantes, moins crédules, moins dociles qu’eux et craignent le regard qu’elles pourraient porter sur leurs extravagances.

Nous y sommes, chère Negâr. Les talibans vous excluent des écoles et des hôpitaux, ils vous frappent, ils vous emprisonnent et c’est eux qu’ils emmurent. Car, comme Caïn quand il referma sur lui le couvercle de son cercueil pour ne plus voir l’œil qui le fixait, ils n’en auront jamais fini avec votre regard.