POUR D’OBSCURES RAISONS
Interview publiée dans les Nouvelles d’Arménie en 1999

Nouvelles d’Arménie Magazine : Dans l’émission de Michel Drucker,  » Vivement dimanche « , vous avez récemment parlé du génocide arménien, ce qui a agréablement surpris beaucoup de Français d’origine arménienne.

Gérard Miller : J’avais déjà eu l’occasion de témoigner de la sympathie que je porte aux Arméniens en général et de l’importance que, comme tout démocrate, j’accorde à la reconnaissance du génocide commis par les Turcs. Dans l’émission de Drucker, j’en ai parlé cette fois en faisant référence au mot de  » terroriste  » que Jospin avait utilisé à propos du Hesbollah, ce qui a soulevé la tempête que l’on sait. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer qu’un autre terme, celui de  » génocide  » justement, semblait rester en travers de la gorge d’un certain nombre de nos politiciens. Lorsque j’ai appris que le Sénat se débrouillait pour ne pas aller jusqu’au bout de ce qui semblait être pourtant la volonté collective de nos élus, je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté du sujet, même dans une émission dite de divertissement.


Comment analysez-vous ce refus du Sénat ?

Je vous dirai d’abord que je trouve saisissant qu’il puisse y avoir là matière à débats, à controverses, et ce dans un pays aussi démocratique que le nôtre. Ce refus interroge, au-delà de la communauté arménienne, l’ensemble du peuple français : qu’est-ce qui fait que la reconnaissance du génocide turc contre les Arméniens puisse achopper ? On peut bien sûr évoquer la Realpolitik, mais c’est insuffisant. Je crois que tout se passe comme si notre société, si souvent sermonnée sur son histoire, avait besoin, de temps en temps, de se payer le luxe d’un aveuglement obscène, d’une vraie et belle injustice. Après avoir été contrainte de reconnaître sa responsabilité dans l’accomplissement de nombreux crimes, comme ceux de Vichy ou de la guerre d’Algérie, voilà que la France tordrait le bâton… dans l’autre sens. Comme s’il lui fallait se garder des zones d’ombre et d’infamie… Dans ce champ que Freud nommait  » psychologie collective « , il y a parfois d’étranges mécanismes de jouissance !


Vous pensez réellement que c’est  » jouissif  » ?

J’évoquais Vichy… Mais qu’était le pétainisme sinon une machine à produire de la jouissance, de la jouissance féroce.  » Les pousse-au-jouir du Maréchal Pétain « , c’est sous ce titre que j’ai écrit mon premier livre ! Aujourd’hui, pour rendre compte de la non- reconnaissance officielle du génocide Turc contre les Arméniens, on a raison de désigner des  » coupables  » : la majorité sénatoriale de droite ou le ministère des Affaires étrangères… Mais lorsqu’une société aussi avertie que la nôtre résiste à ce point, il faut chercher quelque chose de plus. Le refus de reconnaître ce génocide vient alimenter le diable qui est en chacun de nous. Vous savez, les êtres parlants que nous sommes se font violence plus souvent qu’à leur tour pour se retrouver du côté de la justice. La France a fait beaucoup d’efforts ces dernières années pour se voir telle qu’elle a été dans son histoire. La négation du génocide turc contre les Arméniens, c’est une façon de souffler un peu, de satisfaire cette jouissance dont on ne veut rien savoir, mais qui insiste. Ai-je besoin d’ajouter qu’il y a quelque chose d’au moins aussi inquiétant dans le refus des Turcs d’aujourd’hui d’admettre que leurs grand-parents ou leurs arrières grands-parents ont été impliqués dans cette abomination ? Cela me fait penser à l’impossibilité qu’ont la plupart des Japonais à reconnaître les crimes commis par leur armée contre les Chinois. On pourrait également évoquer le cas de l’amnésie autrichienne qui refait quelques dégâts ces temps-ci…

De même que deux personnes restent liées par leur crimes, la dénégation ne permet-elle pas aux Turcs de maintenir une unité nationale qui sinon volerait peut-être en éclats ?

Il y a en effet des peuples pour qui le négationnisme est un ciment social. Dans  » Totem et tabou « , Freud explique que la civilisation est fondée sur la mort. Mais en règle générale, le meurtre fondateur, le crime des origines n’est pas identifié comme tel, c’est bien plutôt un mythe, qui demeure enfoui dans l’inconscient. Ce qui est singulier, dans le cas du génocide turc contre les Arméniens, c’est que ce crime soit si palpable et que la société turque en ait encore besoin au moment même où elle cherche à se fonder comme démocratique. On peut d’ailleurs penser que cela tourne en partie autour du mot de  » génocide « , puisque certains en viennent à expliquer qu’il faudrait appeler cela  » autrement  » pour apaiser les susceptibilités. L’abjection est bien au rendez-vous. Et le destin du peuple arménien n’en est que plus étrange. Il a, hélas, inauguré la série tragique des génocides du XXème siècle tout en continuant à faire figure de parent pauvre des beaux discours de la conscience universelle.


En quoi l’absence de reconnaissance marque-t-elle les individus ?

Le négationnisme n’est pas une opinion. D’où la nécessité de la loi Gayssot, que beaucoup d’intellectuels insoupçonnables ont pourtant combattue.  » Nous sommes contre cette loi, m’expliquaient par exemple certains historiens, parce que nous devons pouvoir étudier Auschwitz avec la même sérénité, la même liberté d’esprit que n’importe quel autre sujet « . En effet, la loi anti-négationniste fut l’effet d’affects parfaitement incompatibles avec la sérénité ! Elle circonscrivait au contraire un espace incandescent, martelant ce rappel à l’ordre : la proximité des crimes nazis, leur monstruosité inédite, leur ampleur, leur actualité aussi, définissent pour notre société un insupportable, et cet insupportable, oui, pour tous, intellectuels compris, fait limite. Il en est de même pour le génocide turc contre les Arméniens. Comment voulez-vous que celui qui le nie puisse participer à un lien social démocratique ? Cela met en péril la possibilité même que j’ai de parler avec mon semblable.


Comment réagir donc face à ça ?

Je crois qu’il faut maintenir le génocide turc contre les Arméniens comme un des plus douloureux symptômes de notre civilisation et ne surtout pas essayer d’en atténuer les angles. Nous sommes loin d’en avoir fini avec cette histoire. Car lorsque ce génocide sera enfin reconnu, il faudra encore s’interroger sur le si douloureux accouchement de sa reconnaissance. Ah, il y a des situations qui devraient vous dégoûter à tout jamais de faire de la politique politicienne ! Je ne suis pas naïf, je sais que la politique consiste souvent à avoir les mains sales. Mais tout de même, quelle monstruosité que la décision si souriante du Sénat ! On dit de la communauté arménienne qu’elle offre un modèle d’intégration… Je suis admiratif qu’elle ait réussi à surmonter ce qu’on continue de lui faire endurer.