PIEM ET LA PSYCHANALYSE

Texte publié aux éditions du Cherche-Midi en 2004

J’ai toujours encouragé mes enfants à lire des bandes dessinées, à acheter Le Canard enchaîné ou Charlie Hebdo, à savourer les caricatures de Daumier, les illustrations d’Erté, les dessins de Crumb ou de Cardon. Je le sais depuis le premier jour où j’ai découvert un album de Spirou, j’ai une grande tendresse pour ceux qui savent dessiner. Une tendresse parfois coupable, qui me fait aimer Gen Paul en dépit de son amitié pour Céline, ou excuser Jacques Faizant là où j’accablerai de ma rogne tout autre éditorialiste du Figaro. Mais, bon, en général, le petit monde des dessinateurs m’apparaît pavé d’excellentes intentions, et je peux me laisser aller au plaisir du trait sans manifester la moindre arrière-pensée.

Evidemment, il y a aussi le cas de ceux qui, comme Piem dans ce volume, viennent piétiner mes plates-bandes, en l’occurrence la découverte freudienne et ce que les psychanalystes appellent le  » malaise dans la civilisation « . Comment diable me reconnaître ou reconnaître n’importe lequel de mes collègues dans l’étrange barbu à lunettes que le lecteur découvrira ici, de dessin en dessin, charcuter allégrement l’inconscient de ses patients ? Comment identifier chez les personnages de Piem l’un quelconque des névrosés, des psychotiques ou des pervers, auxquels je suis quotidiennement confronté dans ma pratique ? Comment même repérer un concept freudien ou un symptôme avéré dans le  » stress  » ou les  » complexes  » dont ce livre se repaît ?

Eh bien, justement, c’est ça qui m’amuse : le méli-mélo piémiste, tout le contraire d’un exposé théorique, d’un point de vue partisan, un vaste capharnaüm semblable à celui des frères Loiseau dans le château de Moulinsart, l’imagination débridée d’un dessinateur qui, ayant traversé une bonne partie du XXème siècle, a entendu parler du divan sans jamais s’y frotter et en parle à sa façon, sans avoir de comptes à rendre à personne et encore moins aux psys. Dans ce livre, Piem fait sa psychanalyse, comme on dit  » faire son cinéma « , et, à défaut d’avoir connu  » l’association libre  » des analysants, il laisse son crayon yoyoter dans la plus complète des libertés.

Je l’avoue, cette gaieté iconoclaste m’épate. Car Piem, qui n’est plus un gamin le sait, il y a une malédiction qui plane, avec l’âge, sur les dessinateurs ! Bosc et Chaval se sont suicidés, Hergé et Franquin ont multiplié les dépressions, Peyo, à la fin de sa vie, ne voulait plus entendre parler des Schtroumpfs… Mais de tout cela comme du reste, Piem se moque et c’est vivifiant.

Cela dit, il y a une dernière raison, peut-être la plus importante, qui explique le pourquoi de cette préface : Piem a connu Freud. En tout cas , il aurait pu le connaître, voire même faire une analyse avec lui, puisqu’ils ont été, un certain nombre d’années durant, des contemporains. Cela m’impressionne ! Rien que de penser que le petit Piem aurait pu prendre place dans les Cinq psychanalyses à côté du petit Hans ou de l’Homme aux rats… Car, c’est un fait qui reste pour moi inexplicable : plus le temps passe et moins je rencontre de gens qui auraient pu s’allonger sur le divan de Freud.