LE TON D’UNE EPOQUE

Article publié dans Paris-Match en 2008

Je l’avoue, c’est avec de fortes préventions que j’ai commencé la lecture d’Ils ont tué Pierre Overney. De Morgan Sportès, j’avais lu le précédent livre, Maos, et cette histoire ubuesque d’un militant rangé des voitures, que son passé vient rattraper et qui se découvre au final n’avoir été qu’un pantin, m’avait semblé aussi laborieuse que la traversée du fleuve Yangtze par Mao en 1966. Eh bien, cette fois-ci, j’ai été scotché du début jusqu’à la fin : sur cette épopée gauchiste que j’ai vécue de près comme membre de la Gauche prolétarienne, le fait est que je n’ai rien lu d’équivalent.

Partir de Pierre Overney pour rendre compte des « maos », c’était la bonne idée. Car Pierrot, comme tout le monde l’appelait, est la figure emblématique du mouvement maoïste, de sa grandeur comme de sa décadence. Grandeur, oui, et Morgan Sportès le montre même s’il n’a guère de sympathie pour ledit mouvement, parce qu’il y avait dans la courte vie et la révolte endiablée de ce jeune ouvrier une véritable noblesse, une probité, un sens de la justice, un refus de l’oppression qui faisaient tout naturellement écho à ce qu’il y avait de meilleur chez les maoïstes français. Décadence aussi, parce que son assassinat aux portes des usines Renault eut lieu au moment même où les maoïstes commençaient à perdre littéralement la boule, s’enfonçant dans un ouvriérisme pathétique et risquant à leur tour de commettre, comme les gauchistes italiens ou allemands, l’irréparable.

La mort d’Overney a stoppé net tout cela. Elle a produit ce qu’on appelle en psychanalyse un effet de vérité. C’est simple, la grande majorité d’entre nous s’est dit qu’elle ne voulait pas du pire. Et le pire, c’était de ressembler à notre tour à ceux que nous combattions, de ressembler à l’assassin de Pierrot, membre du service d’ordre de Renault, si sûr de son bon droit de garde-chiourme qu’il s’était autorisé à venir armé à son boulot, puis à viser, puis à tirer, puis à tuer de sang froid. Le pire, c’était la « haine de classe » plus forte que tout, plus forte que le droit, plus forte que la vérité. Le pire, c’était quelques mois plus tard, au nom de la Palestine martyrisée, la tuerie des athlètes israéliens à Munich.

Pour faire comprendre à quel point cette balle tirée le 25 février 1972 en plein coeur d’un jeune homme de 24 ans a fait tragiquement mouche, Morgan Sportès a mené une impressionnante enquête, dont le grand mérite est d’avoir fait parler ceux qui jusque-là n’avaient guère été interrogés. Il faut lire ou plutôt écouter le récit de ces ouvriers français ou immigrés, qui racontent ce qu’étaient à l’époque leurs conditions de vie et de travail, la dureté quotidienne de l’usine, la brutalité des milices patronales, le mépris des faibles, l’arrogance d’une société où les gaullistes se croyaient au pouvoir pour l’éternité. Il faut entendre la voix de ces militants de base, expliquant ce qui les enthousiasmait alors dans les discours enflammés des maoïstes, dans leur démesure et leur fureur. Tous les propos rapportés sonnent incroyablement justes. Y compris ceux des syndicalistes de la CGT, habitués à se partager tranquillement le pouvoir avec le patronat et qui n’en reviennent toujours pas, 40 ans plus tard, d’avoir été la cible privilégiée des enragés, au même titre que les petits chefs de l’encadrement ou la police.

Evidemment, certains faits sont oubliés (ce sont les communistes et la CGT, par exemple, qui les premiers et des mois durant ont manié la barre de fer contre les gauchistes), d’autres travestis (ni Jean-Paul Sartre ni Maurice Clavel, caricaturés l’un et l’autre, n’eurent sur les maoïstes l’influence qui leur est ici prêtée), mais peu importe : Morgan Sportès, bien que d’un parti pris qui n’est pas le mien, a réussi à retrouver le ton d’une époque, à en rendre palpables les enjeux aussi bien que les amertumes. Ses personnages sont de chair et de sang, on les sent vivre, on les voit se battre, et à l’occasion, au comble du désespoir, frapper la voûte du ciel avec leurs poings.

C’est d’ailleurs pourquoi Sportès aurait pu laisser au vestiaire sa vision « complotiste »  du monde. L’un des principaux leaders de la Gauche prolétarienne, un ex-mineur du Nord, était un indic des RG — c’est déjà à se tordre, inutile d’en rajouter ! Pourquoi laisser croire, sans preuve aucune, à l’existence d’un grand manipulateur caché ? Chez les maos, au contraire, du simple militant au dirigeant suprême, chacun a été et la marionnette et le marionnettiste — c’est toute notre histoire !