Paru dans L’Humanité, le 21 mars 2002

Je vais surprendre les lecteurs de l’Humanité, peut-être même les choquer, mais j’avoue n’avoir aucune antipathie pour François Bayrou. Je connais son parcours, sa famille politique, ses fréquentations plus que répréhensibles, et pourtant je n’arrive pas à lui en vouloir. Indulgence coupable de ma part ? j’en conviens — mais qui s’explique. Je ne me sens pas le goût d’accabler plus avant celui que je considère comme le martyr de la politique française. Oui, que ce fils d’agriculteur méritant, ce chrétien convaincu, cet admirateur de Gandhi, soit depuis tant d’années le souffre-douleur du RPR, inhibe en moi tout esprit critique. Je m’apitoie, je compatis, je le plains, je le pleure — comment pourrais-je dans ces conditions le blâmer !

On dira de lui qu’il n’a que ce qu’il mérite, qu’il aurait pu cent fois s’émanciper de la tutelle chiraquienne, mais qu’après chaque incartade, il revient sagement se placer sous le joug. Je répondrai que c’est mal le connaître. Bayrou ne se livre pas en aveugle au destin qui l’entraîne vers la droite, il l’appelle de ses vœux. Il suit une logique qui est celle du centre. Car c’est la vocation du centre que de pencher à droite pour se retrouver au final « cocu, battu et content » ! Regardez l’UDF : plus le RPR la méprise, plus elle jouit. C’est ce que les psychanalystes appellent le « masochisme moral », cette aptitude singulière qu’ont certaines personnes à se mettre dans des situations pénibles ou humiliantes, qui leur procurent néanmoins une satisfaction extrême. Je me souviens de Toulouse et du visage illuminé qu’avait Bayrou ! Jamais il ne fut aussi heureux que ce jour où, essuyant injures et crachats, il alla provoquer les chiraquiens en leur temple.

On forme des psychologues pour aider les enfants battus à parler. Pourquoi personne ne se préoccupe-t-il de ce que les centristes ont à dire sur les mauvais traitements que, depuis des décennies, les gaullistes leur infligent ? Pourtant, le jour où les centristes vendront la mèche, c’est toute la droite qui tremblera sur ses bases.