N’y a-t-il pas une contradiction à dénoncer tout ce qui vient de la droite, alors que vos revenus sont plus que confortables. Comment pouvez-vous vous sentir a l’aise devant ceux qui n’ont pas ce que vous avez ? Patrick

Vous avez raison, je suis trop bête. Pourquoi vouloir plus de justice sociale quand on n’est pas soi-même victime de ce qu’on dénonce ? Quand on gagne bien sa vie, pourquoi perdre son temps à lutter avec ceux qui la gagnent mal ? Et, d’ailleurs, quand on mange à sa faim, pourquoi diable se préoccuper de ceux qui crèvent la dalle ? Cela dit, il faut que vous soyez cohérent avec vous-même et que vous exigiez également de tous ceux qui gagnent moins que moi… qu’il votent à gauche.

J’ai apprécié tous vos ouvrages, surtout Minoritaire, continuez à nous apporter autant de connaissance et d’ouverture d’esprit, mais à propos du livre que vous avez écrit avec Dominique Miller, Psychanalyse 6 h ¼, j’ai une question à vous poser : que signifie « 6h ¼ » dans le titre ? Zabou

Merci (j’aime bien laisser ici ou là, subtilement distillés, quelques compliments). Alors, pourquoi « 6h1/4 » ? Eh bien, c’est comme un rendez-vous noté dans un agenda. Un rendez-vous qui se répète…

Prof de musique, 41 ans, marié, deux enfants, je suis d’une nature plutôt rationnelle. Je mène une vie saine et me plais à avoir des loisirs simples en famille. Ce vendredi, ma belle soeur qui aime côtoyer les voyantes m’a annoncé que j’aurai un problème d’anévrisme avant la fin du printemps. Depuis je suis anéanti… Je ne peux m’empêcher de penser à cette annonce et à tout ce que cela représente… Que pouvez vous me conseiller ? Didier

Quand, le printemps passé et que cette prophétie se sera révélée fausse, offrez à votre belle-sœur ce livre, co-écrit par le prix Nobel Georges Charpak contre l’obscurantisme, Devenez sorciers, soyez savants !

Je suis allé un jour faire une analyse en choisissant un psychanalyste dans l’annuaire de France Telecom. Le jour a bien sûr duré quelques années et comme disaient les tontons flingueurs, une minutes ça peut être beaucoup plus long que soixante secondes… Donc plusieurs années, je vous laisse imaginer. Pour conclure, où trouve-t-on le bon annuaire ? JP

Membre de l’Ecole de la Cause freudienne, j’aurais mauvaise grâce à ne pas évoquer celui de l’association à laquelle j’appartiens. Liste consultable sur internet : http://www.causefreudienne.net/decouvrir-ecole/membres/

Vous arrive t-il de douter ? Stéphane

Douter, c’est mon activité (d’obsessionnel) préférée.

(Dans une émission de télévision de France 5), vous avez affirmé ne pas connaître de personne voulant vivre sans travailler. Connaissant quelque peu votre largeur d’esprit, que par ailleurs j’admire, je ne puis vous laisser à ce point ignorant ou aveugle face à la réalité. En effet, moi-même, pourtant jeune, beau, intelligent et bien portant, je puis vous assurer que le travail me dégoûte. Travail. Rien que le mot me fait esquisser un sourire. Pourquoi faire ? pour qui ? à la place de qui ? Je refuse ce devoir, ce système, cette galère dans laquelle vous nous faites monter et pagayer, qui fait soi disant de nous des hommes fiers et qui nous arrache à notre chance. Moi aussi je voudrais être en haut à ne rien faire, sur le pont, regarder l’horizon une cigarette à la main, sourire au vent et au soleil, être heureux tout simplement en attendant la prochaine escale pour m’échapper et ainsi profiter de la vie jusqu’au bout pendant que les galériens continuent leur labeur. Est-ce si difficile à comprendre ? Le monde est trop grand pour le découvrir en une vie et vous voulez que je passe mon temps à travailler ! Non merci , je vous le laisse. Et je ne suis pas le seul ! Nicolas

Comme je déteste entendre la doxa du moment accuser nos concitoyens en général et les chômeurs en particulier d’être des fainéants, il m’est arrivé, en effet, de sombrer dans la généralisation. Le lecteur de Paul Lafargue que je suis (cf. son Eloge de la paresse) vous prie de bien vouloir recevoir ses excuses et vous souhaite de vous livrer jusqu’à la fin des temps aux douceurs du farniente.

Trois grands patrons qui dirigent la quasi totalité des médias. J’en ai marre de subir cette république bananière façonnée droite. Comment faire pour changer ça d’une façon démocratique ? FG

Changer ça — on en avait peut-être la possibilité avec la dernière élection présidentielle… A mon avis, maintenant, faudra attendre un peu.

(Vous avez un jour évoqué) la mauvaise blague faite à un certain nombre de membres de la bande de Ruquier, dont vous-même, par la production d’une émission de caméra cachée. Un ascenseur prétendument en panne, un faux malade mental, agressif et menaçant, coincé, avec vous, etc. Etant moi-même claustrophobe, j’aurais certainement pété un câble dès l’ouverture de la porte et probablement tapé sur tout le monde avec violence et fébrilité. Mais il se dit que, non seulement furieux, vous avez également demandé à la production des dommages et intérêts et que, par crainte d’un procès, elle a cédé… Est-ce vrai ? Véronique (et PJ)

Bis repetita. Je n’ai pas l’idée de démentir toutes les erreurs ou tous les mensonges que je lis, voire les propos fantaisistes qu’on me prête, parfois même entre guillemets. J’ai dans ma boîte à outils une pince universelle, capable de s’adapter à toutes les situations. Je rêve de l’équivalent pour les insanités et les mensonges : un démenti universel, qui s’appliquerait à tous les cas de figure et dont je pourrais me servir une fois pour toutes. Je parlerai un jour peut-être, à propos de la télévision que je finis par bien connaître, des caméras cachées, de celle-là et de quelques autres… Mais en attendant, je vous assure qu’on se simplifie la vie en n’accordant du crédit qu’à ce qui en mérite.

Je trouve pertinente votre analyse des propos de M. Sarkozy sur Dailymotion. Mais pourquoi appelez vous M. Sarkozy « Sarkozy » ? C.

Vous avez raison, je suis trop familier avec les grands de ce monde, faut que je me corrige.

Que pensez vous des personnalités qui ont menacé de quitter la France en cas de victoire de Sarkozy, et qui ne tiennent pas parole ? M.

Je n’ai entendu que Noah le dire dans une interview (censurée) à Match. Ce n’était pas une promesse électorale, juste un coup de sang.

Je trouve honteux tous ces gens « célèbres » qui n’ont pas de convictions et qui retournent leur veste. Et vous, allez-vous le faire ? Moi, en tout cas, je suis de gauche et je serai toujours fidèle à la gauche. Farah

Formidable, on est déjà deux — c’est le début de la reconquête !

Dans une émission de Serge Moati, Olivier Besancenot a lu une lettre que vous lui aviez écrite pour l’occasion. Vous en avez gardé le texte ? Gaëlle

Cher Olivier,
Je t’aime bien et je suis presque toujours d’accord avec toi. Pourtant, j’ai une crainte. Je crains que tu ne finisses par ressembler à Arlette.
Arlette, tout le monde l’aime, l’a aimée ou l’aimera, car sa nature profonde est d’être aimable, c’est-à-dire inoffensive. Arlette, ce n’est rien qu’une voix, une mélodie, une ritournelle. Ce qu’elle dit n’a jamais aucune conséquence.
Eh bien, vous tous, à l’extrême gauche, en vous montrant incapables de mettre sur pied une candidature unique, vous vous êtes « arlétisés ». Et toi-même, si convaincant quand tu parles, tu risques de devenir notre nouvelle berceuse nationale, le fils caché que Trotski aurait eu avec Nounours. Il ne faudrait pas, en effet, cher Olivier, que tu te contentes d’être le meilleur de nos orateurs, car tu ne serais alors que le meilleur de nos marchands de sable.
Bref, es-tu sûr de pas devoir un jour mettre les mains dans le cambouis et — horreur ! —gouverner par exemple avec les socialistes ?
Amicalement.
Gérard Miller

Je voudrais savoir si vous répondez à toutes les questions que l’on vous pose, ou si vous opérez une sélection, en écartant les questions trop personnelles, pas assez pertinentes, etc. ? N.G.

Fort heureusement pour moi, je ne réponds pas à toutes les questions posées  — elles sont trop nombreuses. Et elles s’ajoutent à toutes celles qu’on me pose via d’autres sites — j’y passerais mes journées. Alors, je réponds au feeling, sans me forcer, en faisant un choix intuitif et sans écarter a priori les questions comme ci ou les questions comme ça. Tenez, la vôtre, par exemple, j’y ai répondu… Eh bien, je ne sais pas pourquoi.

Je ne sais par où commencer. Pour moi, une partie de ma dépression provient de la culpabilité. Mais comment, avec ou sans l’aide d’un psy, pouvoir estomper ce sentiment ? On ne peut effacer ce que l’on a fait. Depuis ma plus tendre enfance, je me force à assumer. Je me dis qu’au moment où j’ai agi, c’était pour moi la meilleure solution… A la retraite depuis un an et demi, le bilan de ma vie est très négatif, alors qu’apparemment, pour mes proches et mon entourage, il n’en est rien, bien au contraire. Le tempérament qui doit réagir, rebondir et avancer grâce aux échecs n’est peut-être pas le mien ? Que pensez-vous de tout cela ? Marie-Claude
Par quelle voie peut-on envisager la guérison d’une phobie scolaire. Ma fille n’admet pas ses mauvais résultats scolaires et a cessé d’aller au lycée. Elle a eu des entretiens avec des psychologues, psychiatres, mais en vain. Il y a un blocage.
D. M.

A ces deux questions, qui se font écho, même si elles évoquent des histoires singulières, et qui font aussi écho à bien d’autres questions douloureuses qu’on me pose régulièrement, je vais me permettre de répondre de façon générale… Je suis toujours sensible à la confiance qu’on me fait. Mais un psychanalyste peut-il vraiment faire autre chose que de prendre acte des difficultés, des symptômes, de la détresse de ceux qui lui écrivent ainsi ? Impossible pour lui de donner des conseils, d’orienter quiconque sur la base de quelques lignes écrites. La psychanalyse suppose un tout autre rapport, personnel, prolongé, dans un bureau qui plus est et pas à distance. Je sais que ceux qui m’écrivent seront déçus, mais l’éthique qui est la mienne ne me permet pas d’agir autrement. Peut-être mes interlocuteurs d’un jour pourront-ils trouver autour d’eux un thérapeute affirmé qui saura, lui, les aider…

Bonjour, juste pour vous dire que je suis un jeune étudiant en Belgique qui vous soutient de tout coeur, un grand fan de votre sens du franc-parler et un admirateur de vos nombreux livres qui sont d’une richesse remarquable ! Continuez sur le même chemin et surtout ne changez rien… Ayhan

Comme c’est moi et moi seul qui sélectionne les questions auxquelles je réponds (voir supra), je ne publie bien évidemment pas les messages où on a la gentillesse de m’encenser. Mais de temps en temps, ma vigilance est prise en défaut… Comme quoi, question modestie, je ne crains personne.

Confier ses mots, c’est un peu comme confier son âme. On dépose tout sur le paillasson, parapluie, chaussures, ciré jaune, et même quelquefois on se retrouve avec le courrier que le facteur a tenté de glisser sous la porte. On cherche les clefs mais soit le sac est trop grand, soit les poches sont trouées, soit on les a carrément oubliées quelque part, mais où. Alors, au bout d’un long moment, à force de rallumer la minuterie dans la cage d’escalier, on finit par s’asseoir dos contre la porte, la tête dans les genoux. C’est avec vous que je voudrais retrouver ces clefs, parce que vous avez cet humour, cette intelligence, ce sens du mot… Catherine `

Je vous retourne le compliment.

Ce que j’admire chez vous, ce sont les études que vous avez suivies, et pour cause : je rêve de faire à peu près les mêmes ! Je voudrais savoir ce que vous avez fait après l’Ecole Normale Supérieure et comment on devient psychanalyste. Magaly

Ah ! une question, au milieu des amabilités. J’y réponds : à la fin de mes études de philosophie, j’ai commencé à étudier les sciences politiques (après un premier doctorat — de troisième cycle — en philosophie, je souhaitais, en effet, en préparer un — dit, à l’époque, doctorat d’Etat — en sciences politiques) et la psychologie. Très vite, j’ai demandé à faire un stage en psychiatrie, à l’hôpital psychiatrique de Saint-Maurice, dans le service du professeur Georges Lantéri-Laura, qui m’a accueilli avec une bienveillance extrême. Un peu plus tard, j’ai obtenu un poste, dans ce même service de ce même hôpital, où j’ai fait du coup fonction de psychothérapeute pendant un bon paquet d’années. Mais, plus important que tout cela, j’avais entrepris une cure analytique car, pour répondre à votre question (« comment devient-on psychanalyste ? »), c’est d’abord ça la réponse : il n’y a pas de formation « standard » dans le champ freudien, la règle étant que s’engage une psychanalyse personnelle au cours de laquelle se pose (ou non) cette question de devenir psychanalyste. Pour moi, elle s’est posée, et elle a trouvé sa réponse. Mais c’est une autre histoire.

Pensez vous que la psychanalyse puisse changer le cours d’une vie, voire la sauver ? De façon plus concrète, combien dure en moyenne une analyse ? Et quelle est la spécificité de l’école lacanienne ? Paloma

Changer le cours de la vie, voire la sauver — mais bien sûr ! Je l’ai expérimenté pour mon propre compte, je le vérifie depuis dans ma propre pratique. Comme je l’ai souvent répété, la psychanalyse ne vaut même le coup que pour ceux dont la vie est chienne, et qui veulent, d’un vouloir dont leur souffrance atteste, se repérer par rapport à ce qui les détermine, histoire de ne pas continuer à se heurter aux mêmes murs. Pour les autres, si passionnante soit l’expérience, mieux vaut ne pas la tenter.

Je viens de lire presque toutes vos réponses et je les trouve empreintes d’un grand humour. Je suis assez proche de ce que vous exprimez à la télévision et j’aimerais que vous puissiez avoir le même humour à la télévision plutôt que ce ton souvent trop professoral. Je pense que vos remarques seraient alors encore plus percutantes. Bp.

Je fais des efforts de brave, croyez-moi, mais, à la télé, je suis plus souvent agacé qu’amusé, d’où ce côté « donneur de leçons » qui, je le sais bien, irrite.

Quelle est la critique qui vous fait le plus de peine car elle vous parait injuste ? Zabou

Ma réponse ressemblera à une fanfaronnade, mais elle est pourtant exacte. Je lis à l’occasion les critiques qu’on me fait (à l’occasion, c’est-à-dire quand je tombe par hasard dessus), mais elles ne me touchent jamais. Heureusement. Depuis que je suis devenu, via la presse, la radio, la télévision, un « personnage public », il y a pléthore de contempteurs ! Et je ne parle même pas d’internet, où la bêtise, la méchanceté, voire la haine suintent à chaque instant le long de la toile. Cela étant, si une critique devait me faire de la peine, ce serait une critique juste plutôt qu’injuste…

Pourquoi êtes vous toujours pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour ? G.S.

Si vous avez raison, c’est sans doute parce que je suis un admirateur de Pierre Dac, dont c’était la devise.

J’ai appris que vous avez écrit pour le numéro anniversaire du Journal de Spirou. Pourquoi cette collaboration surprenante ? Simon

Quand j’étais enfant, je considérais qu’il y avait, à l’école, deux catégories d’êtres humains : ceux qui lisaient le Journal de Spirou et ceux qui lisaient le journal de Tintin. Je pensais que seuls les premiers, dont je faisais partie, avaient accès au Saint des Saints, et je me demandais comment les seconds pouvaient vivre heureux sans le Marsupilami, Fantasio ou Secottine. Je n’ai pas changé depuis : avec le comte de Monte-Cristo et Arsène Lupin, le Spirou de Franquin cohabite dans mon Panthéon personnel aux côtés de Sartre, Barthes et Lacan.

Je vous écris  pour vous féliciter de tout cœur d’avoir dit (un jour à la télévision) ses quatre vérités à cet horrible personnage de Marc-Edouard Nabe. Tout son livre est-il aussi épouvantable que les citations que vous avez lues ? Valy

Le reste, en effet, est du même acabit. Pour Nabe, « tout est race dans la vie », avec d’un côté les blancs (« Le Blanc, voilà la sous-race ignoble, celle que je méprise le plus ») et de l’autre les noirs (« La plus belle race du monde, ce sont les nègres. »). Oui, il répète souvent le mot « nègre », car ce qu’il aime chez les noirs, quand ils ne jouent pas du jazz, c’est leur côté bête fauve — « cannibale ». Son racisme est apoplectique… Alors, j’aurais pu, bien sûr, multiplier les citations — sur les juifs, les homosexuels, les catholiques ou les bretons : « Il y a comme un arrivisme du judaïsme qui, bien souvent — pour ne pas dire toujours — s’exprime par la volonté de devenir riche… Les tantes sont allées trop loin, le ghetto s’est trop syndicalisé, l’Étoile rose est devenue une trop arrogante institution, cette vulgarité fera partie de la charrette… etc., etc. » Mais laissons cela, le bonhomme a préféré s’éclipser (lui si loquace s’est auto-censuré), fidèle sans doute à ce qu’il écrivait dans son sinistre bouquin : « Il n’y a vraiment personne que je tolère. Je suis pour l’extermination intégrale et sans discussion… J’exècre tout et j’en jouis, jusqu’à me faire disparaître moi-même. » Ah, c’est vrai, il ajoutait : « … comme dans les contes orientaux, les Orientaux dont j’approuverais tant le fanatisme, si je ne les méprisais pas. » Je m’en veux, j’avais oublié d’évoquer son rapport si… bienveillant au « monde arabe ».

Infirmier/soins aux personnes atteintes de troubles psychotiques, j’écoute la souffrance, je vois les symptômes, je fais du chemin avec les dires du patient, ma communication est ajustée, je travaille avec une bonne équipe (psycho, médecin, supervisions, etc.), les notions de psychopathologie me renseignent sur l’existence de certains troubles du comportement… Je reste pourtant insatisfait de ma petite capacité à soigner en équipe, à entendre le morcellement de l’être humain, de sa pensée, et y faire quelque chose. Merci d’être là, de votre réponse. Me conseilleriez-vous une lecture à ma portée ? Hp.

Plus que des lectures et compte tenu de l’expérience que vous évoquez, j’aurais tendance à vous dire d’aller regarder du côté des séminaires (théoriques et pratiques) que mes collègues de l’Ecole de la Cause freudienne et moi-même animons dans le cadre des « Sections cliniques ». La première Section a été créée par Jacques Lacan, dans les années soixante-dix, à l’université Paris 8, mais, aujourd’hui, en plus de celle de Paris 8 (www.departementpsychanalyse.com), il en existe d’autres un peu partout en France. Elles sont spécialement organisées pour ceux qui, comme vous, travaillent ou envisagent de travailler dans le domaine de la « santé mentale ». Cela étant, si vous souhaitez trouver des ouvrages éclairant votre pratique, je vous conseille de chercher sur le site www.causefreudienne.net les nombreuses références bibliographiques qui s’y trouvent et de ne pas hésiter à faire de plus amples recherches sur le site de la bibliothèque de ladite Ecole (Alexandrie), qui est plutôt au point.

Je suis allé au spectacle de Laurent Gerra ce week-end et il balançait pas mal sur vous , y a t-il une raison ? Julien

Oh, c’est vraisemblable. A mon avis, nous ne devons pas avoir « les mêmes valeurs ». Bis repetita . Déjà, à l’époque où Ruquier lui écrivait ses textes, je n’étais pas copain avec lui, et je ne cachais pas le peu de sympathie que m’inspirait ce jeune beauf à la vulgarité satisfaite. C’était un garçon falot et timoré, mais il était quand même loin de se prendre pour un leader d’opinion ! Depuis, le succès lui a tourné la tête. Il est devenu emphatique, puis venimeux. Entre deux éructations sur l’homosexualité ou le rap, il a trempé sa glotte dans la haine. Gerra n’a pas le même fonds de commerce que Dieudonné, mais comme lui, il se radicalise du côté du pire, et ce n’est pas rassurant.

Vous êtes un expert dans le domaine de la personnalité humaine et de ses tares. Alors en étudiant la gestuelle, le ton, la nature des propos publics (ou à destination restreinte) de Nicolas Sarkozy, pourriez-vous arriver à un bilan sur son équilibre mental ? En constatant ses gesticulations, ses expressions de visage grimaçantes, ses phrases à l’emporte pièce sur le monde, la France ou lui-même, et surtout son air de fanatique exalté, peut-on dire qu’il est sain mentalement ? Pour ma part je suis convaincu qu’il est fou à lier et qu’il représente un danger pour notre pays. Carlos

Ah, combien de fois ne m’a-t-on pas sollicité, dans les médias notamment, pour me faire dire de tel ou tel qu’il était « fou ». Jamais, au grand jamais, et je ne vais pas commencer aujourd’hui, je ne me suis permis de faire un quelconque diagnostic public. D’autant que je ne partage en rien l’idée que les gens qui nous effraient ou nous menacent sont automatiquement des malades mentaux ! J’ai pu vérifier, au contraire, dans ma pratique, que la plupart des psychotiques sont des gens paisibles, voire sympathiques. Quant à Nicolas Sarkozy, je l’ai rencontré à trois ou quatre reprises — une fois, longuement, quand il était à Bercy, pour un entretien que souhaitait réaliser Georges-Marc Benamou (était-ce pour Globe-Hebdo ou l’Evénement du jeudi, je ne sais plus), les autres fois en coup de vent, et je serais un étrange psychanalyste de m’autoriser de mon « art » pour le « dénoncer » comme « fou » sur internet ! Le jour où un journaliste de l’hebdomadaire Marianne m’a téléphoné (comme à de nombreux autres psys) pour que je dégoise sur sa santé mentale, j’ai bien évidemment refusé et j’ai même trouvé infâme la démarche.

On dirait souvent que vous avez peur de donner votre âge. C’est le cas ? Chantal

Comme pour tous ceux qui sont un peu connus, mon âge est loin d’être un secret. Si j’avais peur, du coup, ce serait tout le temps ! Non, je ne suis pas saisi d’effroi par la question, mais j’aime à y répondre… à ma façon — je vous laisse deviner pourquoi. J’ai eu vingt ans en 68. Ça vous va ? Le calcul n’est pas trop difficile ?

Vous qui vous dites de gauche, donc pour le partage des richesses, vous cumulez quatre emplois (prof, cabinet en ville, télévision, radio), alors que des jeunes diplômés pourraient au moins en exercer trois. Christelle

Merci d’avoir eu la gentillesse de ne pas évoquer le fait que j’écris des livres, prenant de ce fait la place d’autres auteurs potentiels… Cela dit, soyons précis, pour passer à la télévision et à la radio, il n’y a nul besoin d’être « diplômé ».

Vous avez évoqué récemment l’écrivain fasciste Rebatet, en disant qu’il avait été fusillé à la Libération. N’avez-vous pas commis une erreur sur son funeste destin ? B. C.

J’ai dit quelque chose du genre : « … qui a été fusillé, me semble-t-il, ou qui aurait dû l’être. » Dans le contexte de l’époque (à l’ouverture des camps d’extermination nazis, on était loin du juste combat de Badinter contre la peine de mort), c’était, en effet, la moindre chose qu’on n’oublie pas l’auteur des Décombres ! Cela étant, vous avez raison : moi, l’auteur des Pousse-au-jouir du Maréchal Pétain (pour mon premier livre, j’ai passé une année entière à potasser cette littérature abjecte), je me suis emmêlé les crayons. Rebatet a été condamné à mort, mais il n’a pas été exécuté… à la différence de Brasillach, que de Gaulle refusa de gracier, et qui est l’auteur de la terrible phrase que j’ai évoquée : « Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder les petits ». Cela dit, oserai-je ajouter que, sur le fond de l’affaire (on parlait notamment de l’ignominie de Céline pendant l’occupation et après, à Sigmaringen, en Allemagne même), je ne changerai pas un mot à mon propos : le talent littéraire n’excuse rien et certainement pas la compromission avec le crime.

Je suis souvent demandée quelle réponse vous donniez à ceux qui vous reprochent de faire partie de la gauche caviar ? Je trouve que c’est une caractéristique de la plupart des chroniqueurs, mais c’est la vôtre en particulier, n’est-ce pas ? Laura

Ce n’est pas votre faute, bien sûr, mais voilà encore une question à laquelle, hélas, j’ai déjà cent fois répondu ! Désormais, à chaque fois que ce sera le cas sur ce site, et avant de me répéter (ou de me citer), j’ écrirai : « Bis repetita ». Alors, cf. Minoritaire. Paris, automne 2001, au terme d’un débat public, un cul-de-plomb (pensant comme vous à ladite « gauche caviar ») vient me tympaniser : « Vous dites n’avoir pas changé. Soit. Être toujours aussi contestataire. Fort bien. Mais, au final, comment justifiez-vous cette vie agréable qui est la vôtre, les plaisirs qu’elle vous a offerts et vous offre encore, l’argent que vous gagnez ? Travailleur immigré ou chômeur, ne seriez-vous pas plus crédible ? » Être crédible ! Me justifier ! Et auprès de qui, s’il vous plaît ? Auprès de quels juges, de quel conseil de révision qui déciderait à ma place « bon pour la contestation » ? Chaque homme vaut n’importe qui, c’est à coup sûr ce que l’existentialisme, le gauchisme et la psychanalyse m’ont appris. Je suis là où je suis, comme je suis, et je n’attends aucun blanc-seing du tribunal des bien-pensants.

Vous répondiez récemment à un journaliste de France-Info au sujet du poids des mots et vous preniez comme exemple un mot peu utilisé qui signifie terne, peu brillant (vous avez évoqué en ce sens un discours de Jacques Chirac). Pourriez vous s’il vous plait m’indiquer ce mot ? Jean

Coruscant. Mais attention, ce mot signifie le contraire de ce que vous avez compris ! Il veut dire brillant, éclatant. Et j’ai justement précisé de tel discours de notre président… qu’il n’était pas très coruscant.

Bonjour, je réagis au « commentaire » (que vous avez fait) sur Jean-Paul II. L’Eglise, et avec elle le pape, considère que les relations sexuelles hors union durable entre homme et femme sont contraires au plan de Dieu. Pour ceux qui font le choix des relations hors mariage, Jean-Paul II n’a donc pas « interdit » le préservatif — de quel droit l’aurait-il fait ! En conséquence de quoi, dire que le pape = contre le préservatif = favorise la mort par le sida, est faux et diffamatoire.  Pouvez-vous rectifier à l’antenne ? Merci. Fred

La réalité n’est pas aussi subtile que vous. Quand Jean-Paul II s’est rendu en Afrique, il a pris la parole devant des dizaines, des centaines de milliers de personnes qui — vous pouvez le regretter, mais c’est comme ça — ont des relations sexuelles hors mariage. Ces « pécheurs » avaient confiance en Jean-Paul II et l’ont entendu faire l’éloge d’un « idéal de pureté » que, de fait, ils ne savourent pas (je laisse de côté mes propres convictions qui sont, bien sûr, aux antipodes de cet « idéal »-là). Dans ce contexte éminemment mortifère, l’éloge a contrario du préservatif aurait sauvé plus d’une âme. Sur terre, j’en conviens, pas au ciel, mais ça valait quand même le coup ! Jean-Paul n’a pas « interdit » le préservatif, mais il a brouillé le message simple qu’il convenait de faire passer dans ces lieux de souffrance absolue : le préservatif est, actuellement, le seul moyen efficace de lutter contre le sida.

Je vous ai entendu dire à la radio que vous voterez socialiste quelque soit le candidat. Je vais voter pour la première fois pour les Présidentielles et votre façon de faire m’étonne. Admettons que vous lisiez le programme des Verts, ou celui de Bayrou. Et admettons encore que vous le trouviez (l’un ou l’autre) meilleur que celui du PS. Ne changeriez-vous pas d’avis ? Alexandre

A la  présidentielle de 2002, j’ai voté communiste au premier tour et Chirac au second — comme quoi, je ne suis pas buté. Cela étant, c’est vrai, je me simplifie la vie en sachant d’avance que je voterai au second tour — c’est du second tour dont je parlais — pour le candidat de gauche, qui est habituellement… un socialiste. Et quel que soit ce candidat, en effet, je voterai pour lui… ou pour elle. Il faut vous dire que je n’attends pas grand chose des élections et que j’applique en l’occasion le vieux principe sartrien, selon lequel “il n’y a d’amour que de préférence”. Du coup, si on assiste un jour, au second tour, à un duel entre Bayrou et Sarkozy, je n’hésiterai pas un instant à voter… Bayrou.

Vous avez parlé, paraît-il, à la télévision, du livre Etre de droite : un tabou français, d’Eric Brunet. Je viens de le lire, qu’en avez-vous dit ? T.R.

J’ai expliqué, grosso modo, qu’il y a en France d’excellents comiques qui ne dissimulent pas leurs opinions de droite : Jean-Marie Bigard, Pierre Palmade, Christian Clavier… Et j’ai salué ce petit nouveau : Eric Brunet. Alors que la droite détient quasiment tous les pouvoirs, à commencer par l’Assemblée nationale et le Sénat, alors que la très grande majorité des journaux, des radios, des télévisions, est possédée par des hommes ouvertement de droite, et que triomphe par ailleurs le libéralisme dans tous les secteurs de la société, le petit Eric pousse la porte des « lieux interdits à la droite ». C’est à se tordre. Prenez la télé ! A part quelques chroniqueurs folkloriques comme Alevêque ou moi, qui se réclame de la gauche aujourd’hui ? Foucault, Cauet, Dechavanne, Ardisson, Drucker ? Même Field, paraît-il, est copain comme cochon avec Sarkozy ! Et chez Ruquier, la majorité des chroniqueurs, et pas seulement Steevy, l’aime plutôt bien, le préside,t de la République… Quand la gauche reviendra au pouvoir et placera ses affidés à tous les postes, qu’on proteste, je ne dis pas, mais là, aujourd’hui… Le problème avec les gens de droite comme Eric Brunet, c’est qu’ils sont trop gourmands. Pour parler comme Bigard : ils veulent le beurre, l’argent du beurre et le cul de crémière. Je n’ai qu’une chose à leur dire : à nous, pauvres hommes de gauche, laissez-nous au moins le cul de la crémière !

Ce qui me fatigue chez vous, c’est votre manque de nuances. Pourquoi être aussi sectaire et ne jamais admettre que les idées de vos adversaires ne sont pas toutes mauvaises. Julien

Ah, mon manque de nuances ! C’est vrai, vous avez raison, je suis souvent primaire. A ma décharge, il faut avouer que les médias, et la télévision tout particulièrement, accentuent beaucoup ce vilain défaut en obligeant tout à chacun, moi comme les autres, à être bref, voire lapidaire. Et puis, vous le savez bien, la télévision a de grands ciseaux et coupe sans arrêt ce que vous dites, au risque de caricaturer, sinon déformer votre propos.

Vous avez évoqué un jour votre parrainage d’un enfant avec Plan France. Pouvez-vous m’assurer de la fiabilité totale de cet organisme ? Si je me permets de vous demander conseil, c’est que j’ai malheureusement déjà eu une « mauvaise » (et c’est un euphémisme) expérience dans ce domaine, et que je ne sais pas à qui m’adresser pour obtenir des informations fiables. » Marie

Vous l’assurer de façon certaine, non, je ne le peux pas, ne vérifiant pas les comptes de cette association (Plan France 11, rue de Cambrai 75019 Paris). Ce que je peux cependant vous dire, c’est que je suis allé voir sur place, au Vietnam du Nord, le petit garçon que je parraine, ce que tout parrain de Plan France peut d’ailleurs faire — s’il a bien sûr les moyens de partir aussi loin, en vacances généralement. Là-bas, j’ai pu constater par moi-même que Plan France avait aidé à la construction d’une école, d’un dispensaire, qu’une aide réelle était apportée à la petite communauté à laquelle appartient mon filleul. J’ai rencontré sa famille, des habitants de son village, des responsables locaux, mais, bien évidemment, je ne sais pas pour autant quel pourcentage les sommes allouées par Plan France représente sur l’ensemble des dons perçus. Cela dit, ce que j’ai vu m’a plutôt convaincu et, depuis, je continue à avoir confiance !

Vous arrive-t-il d’écouter des chansons pour leur couleur politique, et si oui, quelles chansons vous tiennent à coeur ? Et si on oublie la politique, quels sont les chanteurs qui vous ont touché, ému ou plu pour leur talent en général ? » Nicolas

Je vous donne quelques noms, sans réfléchir plus avant et sans me demander : politiques ? pas politiques ? D’abord, celui de Paco Ibanez (qui m’est venu en premier), admirable chanteur espagnol, ô combien engagé — écoutez-le, si vous ne le connaissez pas. Et puis : Léo Ferré, Brassens, Francis Lemarque, Leonard Cohen, Bob Dylan, Serge Utgé-Royo, Ridan, Cali, Mano Solo, Diam’s, Jamait, Bénabar, Moustaki, Juliette, Manu Chao, Thomas Fersen…

Comment pouvez-vous encore vous afficher maoïste ! Jacques

Je vous rassure : je suis à gauche, très à gauche même, mais plus militant maoïste depuis l’âge de 24 ans — un bail ! Pour autant, je ne renie en rien mon engagement passé, sur lequel je me suis très souvent expliqué, notamment dans un livre intitulé Minoritaire. Vous voulez que je me cite ? La Chine était un pays immense, elle pouvait en impressionner plus d’un, mais, question socialisme, elle ne faisait pas le poids devant l’URSS. Aurait-on imaginé un rimailleur du dimanche donner des conseils de versification à Verlaine ou un vide-gousset amateur expliquer à Arsène Lupin comment dépouiller une comtesse ? La révolution chinoise avait triomphé, certes, mais en accordant à la paysannerie une place trop importante qui la rendait suspecte. Mao était entré par effraction dans l’histoire du marxisme, il aurait dû se faire oublier, et le voilà (dans les années 60), qui se piquait de morigéner les dirigeants héréditaires du socialisme ! Le bonhomme ne manquait pas d’air. On ne peut rien comprendre à l’intérêt passionné que la Chine a suscité en France chez des milliers d’adolescents de ma génération, si on s’imagine que c’est l’amour de la trique qui nous faisait frétiller. Tout au contraire, ce qui nous épatait chez Mao c’était son mauvais esprit, son insubordination. Depuis 1917, chaque révolution, chaque insurrection, chaque mouvement populaire se devait d’avoir l’estampille de Moscou. Les communistes chinois, eux, dérangeaient la belle ordonnance moscovite par leur transgression. Non contents d’avoir pris le pouvoir sans respecter la règle du jeu, ils se payaient le luxe d’attaquer bille en tête des idoles indévissables. Ils faisaient encore plus fort que Dom Juan invitant à souper la statue du commandeur – ils tentaient de la déboulonner. Etre plus royaliste que le roi, je m’en moquais comme de la première guillotine. Mais être plus communiste que les communistes, plus rouge que les rouges, cela méritait le détour. Il y a eu une véritable dinguerie des maoïstes français. Elle faisait leur charme, je comprends aussi qu’elle ait pu inquiéter. Inspirant davantage leurs discours que leurs actes, elle n’en était pas moins d’envergure. Mais lorsque je repense à la plupart de mes camarades d’alors, à la petite bande, par exemple, dont je suis resté proche tout au long de ces années (les deux Marc, Benoît, Emmanuel, Jocelyne, Gilles, Yves, l’autre Gérard…), je ne vois aucune raison de rougir. Nous n’avons pas traversé cette histoire avec les œillères du fanatisme bureaucratique. Nous étions dupes et libres à la fois, c’était notre paradoxe. Nous étions sincères et, dans le même temps, nous jouions un rôle, suivant avec amusement la partition que nous avions en poche. Nous étions sérieux et, dans le même temps, nous prenions la mesure de cette comédie de l’extrémisme sans concession que nous avions choisi d’interpréter. Nous voulions courir assez vite pour que le vieux monde ne nous rattrape pas. Quant à en construire un nouveau sur ses ruines, c’était une autre affaire, pour laquelle nous n’étions pas sûrs d’avoir des compétences. Nous ne cherchions pas à voir beaucoup plus loin que le bout de notre nez, nous détestions l’idée même d’être une avant-garde – c’est sans doute ce qui nous a sauvés. En tout cas, c’est ce qui explique que le soleil de l’Orient rouge nous ait, au final, plus bronzés qu’aveuglés.

Pourquoi, vous qui êtes de gauche, n’êtes vous pas inscrit au Parti socialiste ? » P.

Comme rappelé à mon interlocuteur précédent, je ne suis plus militant depuis que j’ai quitté la Gauche prolétarienne de ma jeunesse et je n’ai jamais eu envie de repiquer au jeu. J’ajouterai, concernant le Parti socialiste pour lequel, cependant, j’ai souvent voté, qu’il n’est sans doute pas « assez à gauche » pour moi.

Vous nous expliquez bien gentiment que les caricatures de Mahomet, c’est la liberté d’expression et au diable les coupeurs de têtes. Suis-je un coupeur de tête, parce que j’ai vraiment été peiné par ces caricatures ? Le pire dans toute cette histoire, c’est que la liberté d’expression qui insulte 1,5 milliards de musulmans en les assimilant à des terroristes (car n’importe quel musulman se reconnaît en Mahomet), eh bien cette liberté d’expression ne s’applique plus dès qu’il est question d’Israël. A force de protéger la politique de répression israélienne envers le peuple palestinien, les gens finissent par comprendre pourquoi vous mettez tant d’entrain à taper sur les musulmans. » Yasser

Je ne doute pas que, comme de nombreux autres musulmans, vous ayez été « peiné » par ces caricatures, mais cela ne signifie pas pour autant que votre peine n’a pas été utilisée par les « coupeurs de têtes » et autres potentats, parmi les moins démocratiques de la planète. Cela ne fait certainement pas de vous un coupeur de tête, mais est-ce pour autant acceptable que les musulmans n’aient jamais organisé de grandes manifestations publiques pour dénoncer les coupeurs de têtes et autres poseurs de bombes d’Irak, d’Algérie ou d’ailleurs, ces barbares qui se réclament de l’Islam et qui offensent mille fois plus l’Islam que quelques caricaturistes danois, dont presque personne jusqu’alors ne connaissait l’existence ? La « susceptibilité musulmane » serait-elle à géométrie variable ? Une caricature vous offense, mais que dix, cent, mille crimes commis au nom même de l’Islam (quelle offense pour un croyant, non ?) soulèvent dix, cent, mille fois moins de révolte, ne vous « peine » pas bien davantage ?
J’ajouterai que le problème n’est pas de se moquer de la religion, même au risque de chagriner les croyants (vous préoccupez-vous d’ailleurs de la « peine » que certaines extravagances religieuses provoquent chez ceux qui, comme moi, ne sont pas croyants ?), mais de garantir à chacun le droit de pratiquer sa religion comme il l’entend, dans le respect de la démocratie. Se moquer d’un musulman, d’un chrétien, d’un juif, n’est franchement pas grave — c’est parfois même stimulant pour l’intéressé ! Lui nuire dans les faits, le contraindre, le pourchasser, ça c’est monstrueux.
Dans la seconde partie de votre question, vous mélangez un peu tout. D’abord, personne ne peut parler au nom de « 1,5 milliards » de musulmans, dont beaucoup, heureusement, ne se reconnaissent pas dans les manifestations, parfois meurtrières, contre les caricatures danoises. Ensuite, pourquoi évoquer comme explication suprême je ne sais quel « tabou » sur la question israélienne ? En tout cas, il n’y en a pas chez moi ! Je suis, depuis toujours pour l’existence d’un Etat palestinien. A vingt ans, je faisais d’ailleurs partie des premiers Comité Palestine, et nous n’étions pas nombreux à l’époque à soutenir les Palestiniens… A l’époque où, par exemple, l’armée jordanienne les massacrait allègrement dans l’indifférence des si sensibles « frères arabes » (cf. Septembre noir)… Revenir aux frontières de 67 et partager Jérusalem, d’un côté, reconnaître Israël et vouloir vraiment la paix, de l’autre : on peut parfaitement y arriver et — je suis, par moments, un incorrigible optimiste — on y arrivera certainement un jour. »

A propos d’un hooligan néo-nazi repenti, je vous ai entendu dire à la télévision : « Con un jour, con toujours ». C’était ironique, mais cette philosophie laisse tout de même sceptique, surtout de la part d’un psychanalyste qui, en principe, devrait croire en la capacité d’évolution de l’individu. » Sophie

Là, c’est mon incorrigible pessimisme qui a parlé ! Certes, chacun de nous a une certaine marge de manoeuvre, ce qui permet d’espérer à l’occasion ce que vous appelez une évolution. Mais cette marge de manoeuvre n’est pas aussi grande que les bonnes âmes (et un certain nombre de « repentis ») voudraient nous le faire croire. Je ne souhaite pas la mort du pécheur, mais pas non plus qu’il nous bourre le mou avec sa contrition. Pour ma part, comme psychanalyste justement, je suis également sensible à ce qu’il y a de fixe chez l’homme, et notamment à cette part d’inéducable qui me fait toujours froid dans le dos. Quand, pendant des années et des années, on a été jusqu’au cou dans la haine, la violence, le racisme, et qu’on a la conviction, un beau jour — miracle des yeux qui s’ouvrent enfin à la lumière du bien ! — d’avoir « radicalement » changé, en effet, cela me laisse perplexe.

Qu’avez-vous donc comme les patrons pour les attaquer si souvent ? Je dirige une petite entreprise et je travaille plus de douze heures par jour, c’est une vie, ça ? Pierre

Vous vous trompez : quand on défend les salariés, cela ne signifie pas que l’on considère que tous les patrons, et notamment les « petits patrons », soient mauvais. Ce serait même nécessaire que ces « petits patrons », à la vie le plus souvent pénible, j’en conviens parfaitement, cessent de croire une fois pour toutes qu’on parle d’eux quand on stigmatise… les patrons voyous et autres exploiteurs !

N’êtes-vous pas choqué par les propos que Steevy tient à propos de tout ? » Eloïse

Je suis navré plus que choqué. Enfant, il ne mangeait pas tous les jours à sa faim. Adolescent, il a très tôt travaillé pour survivre. Hélas, aujourd’hui, quand il parle, il répète le plus souvent ce qu’il a entendu à la table des nantis avec qui il aime dîner. En fait, Steevy est un garçon naïf : il répète à la télé ce que les réactionnaires qu’il côtoie ne disent qu’entre eux — et évidemment, ça choque le grand public !