VINGT ANS APRES

Texte prononcé à l’occasion d’une réunion à la Bourse du Travail République, à Paris, en 2007

Depuis qu’ils sont incarcérés, je n’ai jamais eu l’occasion d’apporter une quelconque forme de soutien aux militants d’Action Directe, et si mon ancienne camarade de la Gauche prolétarienne, Dominique Grange, ne m’avait pas écrit pour me demander si je voulais bien participer à cette conférence de presse, je sais que je n’en aurais pas pris moi-même l’initiative.

Elle m’a écrit, et sa lettre m’a fait réagir d’une façon qu’elle n’imaginait sans doute pas.

Dans sa lettre, Dominique évoquait notre passé commun, à la fin des années 60, au début des années 70, et s’adressant aux anciens maoïstes que nous sommes, elle écrivait : « Pouvons-nous ne pas reconnaître qu’à l’époque, nous n’étions pas tous, tant s’en faut, des apôtres de la non-violence, et que beaucoup d’entre nous avons considéré comme parfaitement légitimes nombre d’actions illégales et violentes que nous menions, sans oublier le discours radical qui les accompagnait, notamment dans La Cause du peuple. »

C’est en lisant ce passage que j’ai décidé de venir ici.

Que j’ai décidé paradoxalement de venir ici, puisque de fait… je me suis retrouvé en complet désaccord avec les sous-entendus de Dominique.

Sous-entendus très clairs au demeurant, et qu’on peut ainsi résumer : ce que les militants d’Action Directe avaient fait, nous aurions pu, nous, militants de la Gauche prolétarienne, le faire également.

Eh bien, je ne le crois pas un seul instant et c’est pourquoi, paradoxalement, donc, je suis ici.

Parce qu’il ne s’agit justement pas de se reconnaître une quelconque parenté, une quelconque familiarité avec les assassinats commis par les militants d’Action Directe, pour penser qu’aujourd’hui, vingt ans plus tard, le temps est venu de se demander ce qu’ils font en prison et combien de temps encore ils y resteront!

Pour le malheur de leurs victimes et des familles de leurs victimes, mais aussi pour leur propre malheur, Action Directe est arrivée un peu tard dans le siècle.

Car si la Gauche prolétarienne, en dépit de sa rhétorique et de son activisme, n’a jamais tué personne, n’a jamais tiré sur personne, si elle n’a jamais cultivé, par exemple, cette monstrueuse pratique de la « jambisation », si elle ne peut en rien être comparé à ce qu’il y a eu de pire dans les mouvements gauchistes italien ou allemand, ce n’est pas par hasard.

La lutte que nous menions à la fin des années 60, aux débuts des années 70, à la différence de celle des militants d’Action Directe, dix ou quinze ans plus tard, n’a jamais été une « guerre armée.

Quand une vingtaine de nos camarades plongèrent dans la clandestinité, il fut certes décidé qu’ils auraient des armes, mais il fut décidé aussi qu’ils ne s’en serviraient pas, ni pour attaquer, ni pour se défendre. Ces armes n’avaient pas d’autre fonction que d’impressionner les témoins et d’éviter que quiconque n’ait la mauvaise idée de s’interposer. Pour cette raison, elles ne furent jamais chargées ! C’est difficile à croire et cependant vrai, les militants clandestins de la Gauche prolétarienne assumaient en toute conscience le risque d’être tirés comme des lapins par des vigiles ou des policiers qui se seraient cru en légitime défense.

Bien sûr, tu as raison, Dominique, nous n’étions pas des agneaux, mais nous n’avons jamais confondu pour autant la violence de la contestation avec l’usage des armes. Pour nous, la violence de la contestation n’était pas une affaire de spécialistes, entraînés et harnachés de flingues. C’était avant tout la résistance quotidienne que les gens menaient sur le terrain, avec les moyens du bord.

Nous voulions faire triompher l’esprit de révolte sur l’esprit de soumission — la « guerre » à l’ordre du jour était idéologique, et ce n’était pas une ruse langagière que d’associer ainsi la guerre et l’idéologie. La « guerre » dont nous parlions était un acte politique.

C’est pourquoi, je ne me reconnais en rien dans ce qu’a été et ce qu’a fait Action Directe, mais c’est pourquoi aussi je peux dire aujourd’hui que le crime a été jugé et condamné, que nous sommes vingt ans plus tard et que c’est un autre temps qui s’ouvre.

Allons à l’essentiel : je suis ici parce que j’aime la démocratie et qu’il faut rappeler à la démocratie que ses prisons ne peuvent pas, en aucune circonstance, ressembler à des culs-de-basse-fosse.

Comme je pouvais m’y attendre, un journaliste m’a déjà demandé : « M. Miller, auriez-vous eu le même sursaut de commisération si les militants en question avaient appartenu à l’extrême droite ? »

Ah, mais pour que je réponde à cette question, il aurait fallu que l’Etat vienne lui-même mettre à l’épreuve l’étendue de ma miséricorde en matière de répression anti-fasciste ! Est-ce ma faute si je suis obligé de constater que, depuis des lustres, les criminels d’extrême droite — on pense, bien sûr, à ceux de l’Oas, mais il y en a eu bien d’autres — ont été libérés plus vite que leur ombre, voire amnistiés avant même d’être condamnés ? Est-ce ma faute si l’homme de gauche que je suis n’a jamais eu le temps, hélas, de se mobiliser pour réclamer la libération de ces bienheureux ?

Le même journaliste, avec insistance : «  Et, en plus, les militants d’Action Directe n’ont pas fait amende honorable ? »

C’est vrai, et on peut à juste titre le déplorer. Mais, on n’y peut rien, ce n’est pas à cette peine qu’ils ont été condamnés… Oui, parce que « faire amende honorable », au Moyen Âge où les châtiments étaient publics, c’était une peine : les hérétiques, les sorciers, étaient condamnés à reconnaître solennellement leurs fautes… Or les militants d’Action Directe ont été condamnés à la prison, et pas à autre chose. Et au terme de leur peine incompressible, amende honorable ou pas, la question se pose de leur éventuelle mise en liberté.

D’ailleurs, le dire, ce n’est pas se mettre, comme eux en leur temps, hors-la-loi. La loi, avec ce qu’elle emporte à l’occasion de clémence, peut et doit s’appliquer à tous, même aux condamnés comme eux qu’on ne trouve décidemment pas présentables.

C’est ma conviction : la démocratie n’a pas à se mettre en miroir avec ceux qu’elle juge. Sinon, aurait-elle jamais aboli la peine de mort ?

Pendant des années et des années, rappelez-vous, ceux qui s’opposaient à l’abolition de la peine de mort utilisaient une formule choc. S’adressant aux criminels justiciables de la guillotine, ils leur disaient : « D’accord pour abolir la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. »

Avec cette formule, les opposants à l’abolition de la peine de mort feignaient de croire que la démocratie et le crime occupent des positions symétriques, et que la mort se doit de répondre à la mort, comme le berger à la bergère.

La démocratie a une autre logique que celle du crime. Elle ne tue pas les assassins, elle ne torture pas les tortionnaires, elle ne terrorise pas les terroristes. Elle n’oublie rien, mais elle ne se venge pas non plus : elle essaye tant bien que mal d’être juste, et c’est ce qui fait sa grandeur.

Eh bien, c’est le sens de la question que nous posons aujourd’hui à la justice, à propos des prisonniers d’Action Directe : eux, oui, eux, tels qu’ils sont, avec leur actes passés, avec leurs discours d’aujourd’hui, avec ce qui pèse ou non sur leur conscience, quand peuvent-ils espérer maintenant être libres ?