LE PORTIER, PAR JACQUES CHESSEX

Suivi du commentaire fait par Gérard Miller pour Philosophie Magazine en 2008

Une fois de plus le Révérend m’a interdit l’accès aux chambres. Je suis portier, pourtant, et concierge, et commissionnaire des demoiselles.

— Tu y es retourné Jonathan ? Tu ne nous avais pas compris ?

Je sais très bien ce qu’il faut faire quand se fâche le Révérend. Baisser les yeux ? Je baisse les yeux. Pleurer un peu ? Je pleure un peu. Et parler de Dieu. Et jurer. Dire que je promets devant Jésus et le ciel ouvert que je n’y reviendrai plus. Ajouter que je suis un cochon, un sale cochon, et que Dieu pardonne au cochon dans son infinie bonté. Puis le Révérend rentre à la Cure, il retrouve sa femme et ses enfants et les visites à l’hôpital et les sermons à préparer, il oublie le Pensionnat où je suis le vrai maître dans l’ombre. C’est fort un maître. Le maître commande même s’il doit ruser, changer de visage, se masquer en serviteur pour continuer à régner. C’est habile un maître. Il se glisse dans les couloirs, les angles sombres, tout le labyrinthe des chambres. Ah mais excusez un instant, je crois que c’est moi qu’on appelle.

— Jonathan ! Jonathan ! Alors tu es sourd Jonathan !

C’est la voix de Mlle Eva. Celle qui est blanche, les poils noirs, on lui voit tout dans la fente.

— J’arrive, j’arrive (pardonnez-moi de vous abandonner, je vous rejoins à l’instant), je cours à vous mademoiselle Eva. Je suis déjà à vos genoux !

Et à vos genoux, c’est bien dire. Quand je suis auprès de Mlle Eva je dois toujours m’agenouiller et la servir pour des petites choses, coller un sparadrap sur la cuisse, à l’intérieur, où c’est lisse, étancher le sang d’une griffure, presser un bouton sur sa hanche. Donc je suis à genoux, Mlle Eva est assise les jambes ouvertes au bord du lit au-dessus de moi, elle halète déjà, on voit la fente noire et rose qui se met à luire entre les cuisses blanches.

Voilà j’ai fini mon service auprès de Mlle Eva, je reviens, je vous retrouve avec plaisir. Permettez seulement que je me rince la bouche et que je me savonne les doigts. Si vous n’étiez pas là, je ne le ferais pas. J’aime bien garder l’odeur sur moi. Voilà. Voilà. Vous vous étonnez ? C’est toujours la même histoire avec Mlle Eva mais c’est pratique et ça ne traîne pas. Il y en a d’autres, je ne dis pas, c’est plus compliqué, ou plus long, elles exigent ceci, elle exigent cela, notez que je connais leurs goûts depuis que je suis dans cette maison. Leurs petites manies et leurs ordres. Mlle Gloria par exemple, ou la demoiselle aux foulards… Mlle Gloria c’est bien simple, elle aime les belettes, et les fouines, les furets, elle a un furet dans une cage, il faut le sortir, le poser sur le lit, puis le faire courir sur Mlle Gloria, elle rit, elle se tortille, maintenant elle gémit terriblement et le furet fuit.

— Et il va où le furet ? Il va dans le bois ?

— Il va dans le bois si vous voulez ou dans le buisson, la pente, le chemin au fond de la vallée. Et il furète, le furet, et ça se prolonge un bon moment…

— Mais vous parliez de foulards.

— Là c’est encore autre chose. C’est la demoiselle qui est morte. Enfin elle fait semblant, elle m’appelle, elle insiste, quand j’arrive elle est couchée sur son lit, elle a les foulards sur la tête, elle retient sa respiration, aucun mouvement, vraiment comme si elle était morte. Les mains à plat, les jambes serrées… Je dois ouvrir, elle résiste, c’est seulement au moment où je retire les foulards qu’elle fait mine de se réveiller et me prend sur elle et m’étouffe.

— Elles ne vous fatiguent pas, ces comédies ?

— Appelez ça comme vous voulez. Eva, Gloria, les foulards, pourquoi pas plus, il y a vingt ans que je suis là et que je sers les pensionnaires. Les foulards, elle s’appelle Jane, c’est une Américaine, elle est rousse, les poils roux, elle sent plus doux que les autres. Quand j’enlève le foulard elle s’ouvre, « mets la tête Jonathan », elle crie « mets la tête appuie et ouvre ta bouche sur la mienne », ensuite elle m’étouffe dans ses jambes.

— C’est pourquoi vous n’êtes pas marié Jonathan ? Pour être au service des demoiselles ?

— Pour cela et pour servir Dieu dans une maison voulue par Dieu. Béthesda ! L’eau qui guérit ! La maison de la consolation et du repos et du recueillement en Dieu. Au début c’était un orphelinat qui n’accueillait que des jeunes filles pauvres et la maison les guérissait, visiblement les réconfortait. Les révérends de l’époque habitaient le rez-de-chaussée avec leur famille, le bureau, les nouveaux titulaires se sont installés à la Cure au bout du parc. Comme ça je suis à mon affaire. Portier, concierge, commissionnaire !

— Et guérisseur des nouvelles brebis.

— Vous ne croyez pas que les soins de l’âme passent d’abord par le corps ? A Béthesda Jésus soignait les lépreux, les déboîtés, les paralysés. « Prends ton lit et marche ». C’est là.

— En fait de lit, vous ne vous gênez pas !

— Je ne vois pas pourquoi je m’interdirais de faire du bien partout où l’on a besoin de moi. J’ai le don, moi, pour apaiser, c’est ce qu’elles disent. Je ne vais quand même pas les priver de ce que le Seigneur m’a confié !

Ainsi passe la journée, et le soir, toute la nuit, les visiteurs sont partis avec leurs questions, moi le portier je reste seul à courir de ma loge qu’éclaire ma petite lampe au lit de telle demoiselle qui me sonne et me hèle dans l’ombre.

— Jonathan j’ai mal au ventre, il me faut un massage tout de suite.

— Jonathan je suis angoissée. J’ai besoin de tes mains, vite, viens vite, je ne peux pas me rendormir.

— J’ai une brûlure Jonathan, ça ne se voit pas mais je brûle, ah j’ai besoin d’une certaine eau, besoin de ta salive Jonathan.

Je me hâte dans le couloir noir, je n’allume pas, le Révérend pourrait voir la lumière depuis la Cure au fond du parc. Je connais le trajet ! Quand j’arrive près des brebis elles se tordent ou jouent à la morte mais j’ai de quoi les calmer. Heureux le troupeau dont le berger veille. Dont le berger connaît chaque bête et comment la soigner, l’aimer. Viens ma belle. Voilà ma main. Voilà mes doigts. Cela, tu aimes. Et voilà ma bouche, Madame. Et ma langue par-dessus le marché. Tu mêleras ta salive à la glu des léprosés, à la plaie béante des déviés, au tendre lait des décalés. Mes malades à moi, vous voyez. Mes rétives, mes autoritaires, mes mamelles doucement soumises, un autre prêchait et guérissait à la piscine de Jérusalem, un autre tient le rôle de portier dans une bâtisse pleine de soupirs. Le rôle seulement.

Je n’ai jamais vu le ciel s’ouvrir comme il arrive au prophète qui annonce le Maître et se trouve jeté en lui, fusillé au pied d’un rocher, d’un arbre solitaire, d’une source d’eau vive qui jaillit. Mon eau vive c’est le service des précieux corps que je choie. Un matin que j’avais gardé toute la journée l’eau du Baptême sur ma bouche, m’interdisant de boire et de manger pour ne rien mêler à l’odeur sainte, et titubant à son souvenir, j’ai eu la visite de plusieurs membres du conseil de direction de l’établissement, hommes et femmes, qui m’ont regardé d’un oeil sévère. Une autre fois une petite nouvelle, vingt ans à peine, venait d’arriver du désert du monde absent, j’avais aidé à porter ses bagages, expliqué l’étage, le téléphone, les différents numéros pour m’appeler, je venais de regagner ma loge en m’étonnant du silence presque effrayant à cette heure qui pesait dans la maison. Alors la nouvelle m’a appelé. Peur du silence justement, aucun bruit, qu’est-ce qui se passe, on se croirait dans une cave. J’étais en train de la rassurer, ma langue vrillée en elle, quand le Révérend est entré. Mais non, le Révérend n’entre pas dans les chambres des pensionnaires passé minuit, le conseil de direction se moque bien de mes allées et venues dans l’ombre et moi je joue à me faire peur  comme la nouvelle, qui s’appelle Aurore, et qui se fait peur la nuit. Je vieillis bien, il faut croire. Encore capable de m’émouvoir et de m’inventer des surprises, voilà Aurore, ma jeune Aurore, je suis là, maintenant tu n’as plus rien à craindre.

La mort viendra ? Heureux celui qui passe la dernière porte si elle lui est suavement ouverte sous ses doigts maigres. Ainsi je n’aurai pas engendré, sinon mon image brûlante dans le souvenir de mes amantes. Je n’aurai gagné aucun argent, rien engrangé, rien mérité, je n’aurai même pas voyagé, sinon de ma loge à vos toisons, dans vos nerfs qui se détendent à mon souffle, vos os qui chantent sous mes baisers. Voilà le travail. Aujourd’hui je suis vieux, je suis tranquille, on ne me met pas à la rue parce que je fais de petites besognes toujours utiles à cette maison. Porter le courrier. Balayer. Répondre au téléphone au bureau les jours fériés et le dimanche. Et les grandes choses, on les ignore ? Mais vous, vous savez, mes agnelles, vous que je trais et que je tète au fond de votre abandon. Vos cris dans l’étable chaude, votre sueur, votre corps qui gémit avec votre âme, je les ai bien plus à moi qu’aucun autre homme ne les connaîtra. J’imagine quel regret ronge celui qui n’a connu telle grâce. Voilà, Aurore, endors-toi. Tu n’as rien à redouter si je veille. Tes yeux, tes yeux sont des colombes, repose-toi, attends-moi, je t’en conjure par les gazelles, les biches des champs. Qui est celle qui monte du désert comme une colonne de fumée ? Je me souviens, je ne confonds pas, je me rappelle les paroles, les pleurs sacrés, les appels, chacun porte l’épée sur sa hanche en vue des alarmes nocturnes. Tu as sonné ? J’accours, Aurore, pourvoyeuse d’aromates dans le flux de ton lit. C’est toi qui montes du désert ?  Nous gagnerons l’aube ensemble. Aurore ma soeur, mon enfant, et quand tu seras brisée de caresses je te laisserai aux lueurs roses et je rejoindrai mes quatre murs avec l’oreille du guetteur. Ferme bien ta porte de cire et de cèdre mon amour, je la rouvrirai à la nuit. En attendant je m’affaire, secoué au souvenir des fruits et du lait tout le jour.

A GENOUX DEVANT L’HYSTERIE !, PAR GERARD MILLER

« Rien que ça, bonhomme ! », c’est ce que je me suis immédiatement dit à ma première rencontre avec toi, vieux cochon. « Tu ne manques pas d’air de comparer tes léchouilles salaces à la main de Dieu. Jésus, la piscine de Jérusalem, les paralytiques, et puis quoi encore ! J’ai sous les yeux la reproduction d’une huile sur toile de Bartolomeo Murillo, elle se trouve à Londres, à la National Gallery, la connais-tu seulement ? On y voit Jésus, debout et pas à genoux comme toi, et au grand jour, et entouré de ses disciples. Le paralytique souffre à ses pieds, Jésus ne le touche pas, il le regarde, mais on sent bien qu’il n’en faut pas plus pour que le malheureux se lève et plonge dans l’eau salvatrice de Béthesda. Eh oui, c’est ainsi depuis la nuit des temps, fanfaron des loges, les guérisons miraculeuses, les vraies, celles qu’on décrit dans les livres, celles qu’on admire dans les musées, elles ont une autre allure que tes petites besognes d’entrecuisse et tes gloussements de plaisir. »

Et puis, je me suis repris, Jonathan — j’espère que tu me pardonneras pour le fiel que je viens de déverser. C’est le furet de Melle Gloria qui m’a fait comprendre mon erreur et qui tu étais vraiment. Oui, le furet que tu as sorti de sa cage pour le faire courir sur le corps de la belle : « Elle rit, elle se tortille, maintenant elle gémit terriblement et le furet fuit. » Comment le psychanalyste que je suis n’a-t-il pas compris tout de suite ce qui se passait dans ton pensionnat ! Comment n’ai-je pas compris que ce furet qui est passé par ici et repassera par là, c’est celui dont nous parle l’hystérie. Hysterie, utérus, même combat ! Et voilà pourquoi votre fille s’agite, expliquait Hippocrate aux pères courroucés, aux mères inquiètes : c’est parce que son petit organe gigote et fait le fou dans son corps. « — Et il va où le furet ? Il va dans le bois ? — Il va dans le bois si vous voulez ou dans le buisson, la pente, le chemin au fond de la vallée. » Jonathan, rusé thaumaturge que tu es, tu faisais semblant de concurrencer Jésus, mais c’est à Freud que tu cherchais à t’égaler !

Eva, Gloria, Jane, Aurore, toutes ces jeunes orphelines qui, la nuit venue, du plus profond de leur lit, appellent un maître, ce sont les enfants d’Anna, d’Emmy et de Katharina, ces premières patientes de la talking cure qui allaient enfin trouver avec Freud une oreille attentive. Les plaintes qui, chaque soir, montent vers toi, sont montées vers lui. « Sigmund j’ai mal au ventre… Sigmund je suis angoissée… J’ai une brûlure Sigmund, ça ne se voit pas mais je brûle. » Et comme à toi, on lui demandait : « Elles ne vous fatiguent pas, ces comédies ? » Non, elles ne le fatiguaient pas, Sigmund. Charcot, oui, ça l’épuisait, et les autres aussi, tous les autres, les médecins, les prêtres, les maris, tous ces hommes dont les femmes et leur furet déchaîné soulignaient l’impuissance. Sigmund, lui, il était comme toi : il se mettait à genoux. A genoux devant l’hystérie ! Lacan a eu cette formule épatante : « Freud a été docile aux hystériques. » Et c’est parce qu’il les a écoutées sans les juger, sans les blâmer, sans les frapper, sans les brûler sur le bûcher des vanités masculines, qu’il a découvert sur leur corps meurtri les traces de ce furet jusque là insoupçonné : l’inconscient.

De toi, tu dis, Jonathan, que tu es le « vrai maître ». Mais ce qui te sauves, c’est ce que tu ajoutes aussitôt : que tu te masques en serviteur. Elles sonnent ? Tu accours. Et le chemin qui te mène de ta loge à leurs toisons, tu as bien raison de le parcourir à plat ventre : devant l’hystérie, c’est souvent comme ça que les hommes sont les plus grands.