UNE HYPERACTIVITE A USAGE INTERNE

Article publié dans Le Point en 2008

L’hyperactivité des enfants est une notion fourre-tout, fort peu fiable d’un point de vue clinique, mais qui a un avantage pratique certain pour les parents que leur progéniture déboussole et fatigue. Hier, qui voulait noyer son chien devait l’accuser de la rage. Aujourd’hui, qui veut mater son rejeton a tout intérêt à lui reprocher d’être hyperactif. L’hyperactif, c’est le bambin qui casse les pieds de son entourage et qu’avec la bénédiction de la Faculté, on a désormais le droit de museler à coups de médicaments. Dans ces conditions, comment un homme politique aussi habile que Nicolas Sarkozy a-t-il pu se laisser épingler comme un bleu par un signifiant d’aussi mauvais augure ? L’explication est très freudienne.

En politique, névrose d’échec oblige, il y a ceux qui se tirent une balle dans le pied juste avant d’atteindre le but qu’ils s’étaient fixé (cf. Raymond Barre ou Michel Rocard), mais il y a aussi ceux qui l’atteignent et ne s’en retrouvent pas moins malheureux, victimes de ce qu’on pourrait appeler le syndrome du « et après ?». C’est précisément le cas de Nicolas Sarkozy, qui donne ainsi l’impression d’être un lapin pris dans les phares de la voiture qu’il conduit lui-même. « La place de Dieu, je n’en voudrais pas pour tout l’or du monde, expliquait Napoléon, parce que c’est un cul de sac ». Pour Sarkozy, hélas, le cul de sac c’est l’Elysée, et il y est.

Ce qu’il faut donc comprendre, c’est que l’hyperactivité de l’hyper président est à usage interne : candidat, il s’adressait à tous ; président, il se parle à lui-même. Avant, il voulait persuader les autres (« Je serai le candidat du pouvoir d’achat »), maintenant, il cherche d’abord à se convaincre (« Avec Carla, c’est du sérieux »). Et c’est pour cela qu’il ne se refuse rien : restaurants, montres, costumes, vacances de prince, mariage de rêve— tout est bon pour l’occuper et le séduire. En quelques mois, il est devenu son propre chevalier servant. Car il connaît l’enjeu : après avoir perdu Cécilia, il ne manquerait plus que Nicolas, par lassitude de l’Elysée, plaque Sarkozy !

Le  président n’a pas tort : il n’a pas changé — punchy il était, punchy il reste. Seulement voilà, toutes les qualités qu’on lui reconnaissait jusqu’alors — son énergie, son dynamisme, son mordant, sa réactivité — sont désormais suspectes d’être à son seul service. Les Français ont le sentiment qu’ils l’encombrent depuis qu’il n’a plus rien à obtenir d’eux. « Casse toi pauvre con » a fait interprétation dans les chaumières : cette injure, sortie si naturellement et si tranquillement de la bouche du président, ne s’adressait pas seulement à l’impertinent quidam qui l’avait apostrophé — c’est contre nous tous que le président éructait.

La question se pose donc sérieusement : Nicolas Sarkozy ne devrait-il pas démissionner ? Non pas pour se retirer comme Lionel Jospin sur l’Aventin, mais au contraire pour se faire réélire. Car candidat à sa propre succession, je suis sûr qu’il saurait de nouveau donner à tous le sentiment de les aimer et surtout de s’agiter pour le bien commun.