Tentative
Nouvelle publiée dans L’Agenda du polar en 2001

Assis sur le remblai de la voie ferrée, je regardais l’arrière éclairé de l’usine.

La silhouette de Mme Tavernier se détachait sur le verre dépoli du magasin d’exposition. De là où j’étais, j’avais l’impression d’entendre son insupportable voix de crécelle qui traversait les ateliers et couvrait le bruit des machines.

Depuis que nous avions été lourdés, je revenais me planter là tous les soirs, pensant chaque fois que ce serait la bonne.

En une semaine, j’avais eu le temps de passer en revue tous ceux qui travaillaient encore chez Garnier frères, mais je n’arrivais pas à choisir celui que j’allais tuer.

Je ne voulais pas faire un exemple, pas même me venger. A la différence des autres, je ne ressentais pas notre licenciement comme une injustice.

Ce qui me dégoûtait, c’était la passivité du monde, le sentiment qu’on pouvait faire n’importe quoi sur cette terre sans que cela ait la moindre importance. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt, mais trente ans dans la même boîte n’avait pas spécialement aiguisé mon sens critique. Moi aussi, évidemment, je me foutais de tout.

Tuer le patron ou un petit chef ou Mme Tavernier, c’était bien trop figuratif. Je ne voulais pas adresser un message à la société, je voulais vider dans un acte barbare la haine que je ressentais en moi et qui m’encombrait.

Tuer un ouvrier, un type comme moi, c’est plus ça qui me disait, mais lequel ?

J’avais d’abord pensé à Dédé, parce qu’on avait travaillé ensemble ces dix dernières années et que je le connaissais bien. Mais il était plus grand que moi, plus gros, et je n’avais pas envie de risquer un corps à corps d’où il serait sans doute sorti vainqueur.

Hamid m’aurait bien convenu. Toujours à râler, jamais content. Mais lui qui m’avait cent fois expliqué que les Alsaciens étaient racistes, je ne voulais pas lui donner raison en l’assassinant.

Non, ce qu’il me fallait, c’était un crime vraiment gratuit. Tuer un inconnu, pas trop costaud, à qui je n’avais rien à reprocher sinon de s’être trouvé sur mon chemin au mauvais moment.

Je me dirigeai vers le café des Cheminots.

Il avait son allure de tous les jours, avec sa lumière au néon et ses tables de formica, et puis cette odeur froide qui mélangeait la sueur à la fumée des cigarettes.

« J’aime cet endroit, disait Dédé. C’est plein de vie. »

Debout, il y avait deux poivrots. Ils se ressemblaient si fort qu’on les aurait dit taillés dans la même auge. Les cheveux en bataille, le teint pâle et terne, les yeux vitreux.

Leurs manteaux froissés s’entrebâillaient sur des pulls tachés comme des serviettes et des pantalons fripés aux genoux par les dégringolades.

Chaque pas les déséquilibrait. Ils titubaient d’un bout à l’autre du comptoir, se prenant les pieds dans leurs lacets défaits.

De temps en temps, pour se donner une contenance quand ils s’apercevaient dans la glace entre les goulots, ils essuyaient consciencieusement le zinc avec l’une de leurs manches, crachant et frottant sur les rayures, puis repartaient remplir leur verre à la bouteille.

J’essayais d’entendre ce qu’ils pouvaient bien avoir à se dire, mais ils se parlaient peu, se renvoyant au mieux une gaudriole ou un juron, voire simplement un rot.

Je serrai dans ma poche le couteau qui ne me quittait pas. Je pensai que je pouvais très bien en tuer deux pour le prix d’un.

A neuf heures, l’un des deux poivrots dit à l’autre : « C’est l’heure, faut y aller, mon vieux ! », et ils s’entraînèrent vers la sortie.

Le basané portait un sac en plastique sur lequel était inscrit : « Ed, votre épicier. » C’est lui que je décidai de frapper en premier, parce qu’il était le moins sou.

Il me restait à choisir l’endroit. Ça ne manquait pas les lieux pourris et sombres, mais quelques voitures circulaient de-ci de-là et un passant n’était jamais exclu.

« Tu es sûr d’avoir ce qu’il faut ?», demanda au basané son copain.

« Tu me prends pour qui ? Regarde. »

Et il ouvrit en tremblant comme une chiffe son sac de plastique.

L’autre plongea dedans son regard, on aurait cru qu’il allait tout entier y basculer. Un gloussement sortit de son ventre.

« Ouais, génial ! T’es le génial des génial ! »

Alors, ils se congratulèrent, s’embrassant sur les joues, et au comble de l’ivresse, se lancèrent des mots d’amour.

Dissimulé dans l’ombre, quelques mètres derrière eux, je pensai : « Avant un quart d’heure, je les tue. »

Ils continuèrent leur chemin.

Quinze minutes plus tard, sans m’en rendre compte, nous étions de retour devant l’usine, juste à côté de l’entrée.

Elle était vide à cette heure, mais je ne pus m’empêcher d’avoir un mouvement de recul comme si quelqu’un allait me surprendre et m’engueuler : « Eh ben, Schmidt, qu’est-ce que tu fous là ? L’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, mais quand même ! »

Un assassin qui revient sur les lieux de son crime avant de l’avoir commis — j’aurais eu l’air fin.

Mais personne n’était là pour m’interpeller et les deux ivrognes ne se doutaient pas de ma présence.

Appuyés contre le mur de l’usine, ils avaient sorti ce qu’ils trimballaient dans leur sac — du matériel de peinture.

« Applique-toi, Michel… C’est pour une bonne cause. »

Le Michel en question trempa son pinceau dans un pot ouvert à ses pieds : « Tu me dictes, parce que t’es bon, toi, en orthorgraphe. »

« Ouais, je te dicte… T’es prêt ? N… O… N… »

Mais qu’est-ce que ces deux zozos foutaient là, en pleine nuit, à badigeonner les murs de mon usine !

En lettres énormes, le slogan s’étalait maintenant sur la façade de Garnier frères : « Non licenciements ».

« On n’a pas oublié un mot entre les deux. », demanda le plus lucide à l’autre. On avait pas dit : non aux licenciements. »

« C’est pareil, tu chipotes… Allez, viens, on rentre. »

J’étais hypnotisé par cette scène. Ces deux types protestaient contre notre licenciement, je ne savais même pas pourquoi. C’était la première fois que je les voyais, que venaient-ils faire dans cette histoire ?

J’avais sorti mon couteau, mais je savais depuis quelques instants que ce soir-là encore, je ne tuerai personne. Tout était devenu trop compliqué pour ma petite pomme.

Les deux valeureux défenseurs du prolétariat passèrent à un mètre de moi sans me voir. Je les regardai s’éloigner comme si nous étions tous les trois sur une autre planète et je me dis, en renfournant mon couteau : « Décidément, tu es le roi des cons. »