Paru dans L’Humanité, le 25 mars 2002

Toute la semaine dernière, peut-on lire dans la presse, l’Atelier de campagne de Lionel Jospin aurait été troublé par le nouveau slogan du candidat socialiste, « Zéro S.D.F.». Personne ne mettant bien sûr en doute la sincérité de ses intentions, c’est la formule elle-même, jugée trop « ambitieuse », qui déplaisait. Eh bien, j’avoue  que cette formule me déplaît moi aussi, mais pour d’autres raisons, plus souterraines.

Elle me rappelle en effet — fâcheux souvenir — le sinistre slogan des lois Pasqua : « Immigration zéro ». Je le précise pour les plus jeunes, en 1993 (à l’époque, c’était la droite qui régnait en maître), le ministre de l’Intérieur dont elle s’était dotée avait joué de cette connexion entre « immigré » et « zéro » pour caresser dans le sens du poil la xénophobie ambiante. Par le biais de ce slogan, sans même s’en rendre compte, on évoquait les immigrés non plus comme une communauté humaine, mais comme un ensemble vide, qu’on pouvait dès lors faire disparaître sans difficulté. Pasqua avait fait entrer dans la langue le concept du « zéro homme ».

Je ne pense bien évidemment pas que les socialistes ont d’aussi mauvaises intentions avec les sans-abri, mais je suis convaincu néanmoins qu’ils n’auraient pas dû jouer, eux aussi, avec le signifiant « zéro ». Après tout, c’est Jacques Chirac qui a commencé, ces dernières semaines, à remettre au goût du jour cette valeur nulle, en lançant à la cantonade « Impunité zéro ». Certes, la répression est un tout autre sujet que celui des immigrés ou des sans-abri ! Mais cela finira bientôt par faire beaucoup de zéros affichés, dans une campagne qui, par ailleurs, ne parle guère d’augmentation… des salaires, des minima sociaux ou des retraites. Je sais bien qu’on me dira que j’exagère, que je mélange tout. Mais c’est comme ça, je ne peux m’empêcher de penser, quand j’entends des hommes politiques dire zéro par-ci zéro par-là, que le grand objectif de leur inconscient est d’abord et surtout d’augmenter le solde net des salariés… de zéro franc zéro centime.